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Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 67.djvu/104

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Entre cette cascade et les chutes de Karouma, que nous connaissons, la navigation est impossible; mais il n’en était éloigné que d’une douzaine de lieues, et comme ces chutes sont sous la même latitude que la cataracte Murchison, il en conclut que le fleuve coule en droite ligne entre ces deux points de l’est à l’ouest, par une déclivité de 801 pieds, ce qui explique la rapidité qu’il acquiert au milieu de tant de brisans. Notre explorateur avait achevé la tâche qu’il s’était donnée; voulant reprendre le plus tôt possible la route de Gondokoro, il offrit au chef du village le plus voisin les cinquante livres de verroterie qui lui restaient à la condition qu’il l’escorterait jusqu’à Shoa, où il avait laissé une partie de ses effets et d’où il lui serait facile de descendre jusqu’à Gondokoro; mais ce chef s’y refusa, alléguant pour prétexte qu’il devait au préalable solliciter l’autorisation de Kamrasi. En attendant, il lui donna des porteurs et un guide pour le conduire dans le district de Morou, où il pourrait attendre les ordres du roi.

La fièvre intermittente, qui n’avait pas quitté Baker depuis plusieurs mois, avait miné sa santé, il ne pouvait pas marcher un quart d’heure sans se trouver mal. La santé de sa femme n’était pas moins ébranlée : il fallait les porter tous les deux dans leurs lits de camp. Les personnes de sa suite étaient également épuisées et souffrantes. Arrivés à la première station où ils devaient passer la nuit, le guide et les porteurs se sauvèrent. Baker et sa femme se virent abandonnés dans un pays frontière dévasté par la guerre. Les villages étaient déserts, les huttes abattues ou incendiées; personne pour leur vendre ou leur donner des vivres. Ils seraient morts de faim, s’ils n’eussent trouvé dans un village dont les habitans avaient été obligés de fuir précipitamment un silo de grains indigènes ; ils se nourrirent aussi d’une herbe qui ressemblait pour la forme et le goût à l’épinard, et Baker fit avec du thym une infusion qu’il prit à la place de thé. La saison pluvieuse était arrivée. Des torrens d’eau tombaient chaque jour pendant plusieurs heures. Il erra deux mois dans ce district sans recevoir aucune nouvelle de Kamrasi. Ce rusé monarque savait bien où était le voyageur, mais comme il voulait le garder auprès de lui pour se servir au besoin des treize hommes armés qui composaient son escorte; il jugea prudent de ne lui envoyer pour le moment aucun secours. Un régime aussi débilitant, une existence aussi déplorable, avaient porté le dernier coup à la santé de Baker. Se croyant mortellement atteint, il écrivit un soir, alors qu’il était installé dans une hutte humide, ses dernières volontés, et donna à son wakil les instructions nécessaires dans le cas où ils viendraient à succomber l’un et l’autre, car il était convaincu que sa femme ne lui survivrait que de quelques jours.