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c’était le poète, victime désarmée de l’indifférence stupide des hommes d’affaires et des hommes d’état, pour qui l’on réclamait le pain et le temps, afin qu’il pût attendre comfortablement l’inspiration ; aujourd’hui c’est l’inventeur dont on nous décrit les luttes, les déceptions, les souffrances toujours proportionnées à ses bienfaits. — Sa destinée est-elle vraiment aussi triste qu’on la fait ? Nous ne saurions comprendre alors qu’aucun homme l’affrontât jamais, s’il était en lui de se soustraire à la tyrannie de son idée ; mais de même que nulle perspective de gloire ou de fortune n’est capable de susciter dans un homme qui ne l’a pas reçu du ciel le génie de l’invention, nul obstacle ne peut le stériliser chez celui qui en est possédé. Voilà ce qu’il importe de ne pas perdre de vue, non pas pour se tranquilliser sur le sort de l’inventeur, rester insensible à ses mécomptes, laisser subsister à son égard des injustices réparables ou des embarras qu’il ne serait pas impossible d’aplanir, mais au moins pour ne pas craindre que le génie se décourage avant que nous soyons parvenus à constituer un état de choses où l’invention ne se fera jamais attendre, où jamais elle ne sera mêlée d’illusion et de chimère, où elle sera tout d’abord accueillie sans lésinerie, assurée à son véritable auteur comme un titre perpétuel, réalisée avec le concours empressé de toutes les volontés et de toutes les forces.

A vrai dire, nous avons quelque peine à croire que l’inventeur soit si maltraité de nos jours, au moment où l’on élève dans le Champ-de-Mars au génie de l’invention le plus vaste sinon le plus beau des palais, et où des quatre coins du monde on s’apprête à venir payer un juste tribut d’admiration au moindre perfectionnement apporté dans la conservation des légumes ou dans la manière de déboucher les bouteilles. Beaucoup de gens, en lisant le livre véhément de M. Yves Guyot, seront un peu surpris de ce bruyant appel à la conscience publique sommée de mettre un terme aux iniquités de toute nature qui pèsent encore aujourd’hui sur l’inventeur. M. Yves Guyot peint la situation sous de sombres couleurs. Il montre le génie, avant même qu’il soit éclos, étouffé dans son germe par notre éducation routinière et uniforme. Lorsqu’est venue pour lui la période laborieuse des recherches et des tâtonnemens, on le voit obsédé par les avis décourageans de ses amis, par les timides inquiétudes de la femme, par les prophéties moqueuses des indifférens ou des rivaux. Est-il en possession de son idée, d’autres difficultés surgissent, l’opposition de sa routine, les objections de la fausse science, l’autorité toute-puissante des corps savans, dont la consécration est encore indispensable à toute vérité nouvelle. Celle-ci triomphe enfin : alors intervient l’état, non pour reconnaître comme il le devrait, la plus sacrée des propriétés, mais pour mettre l’inventeur à l’amende en lui délivrant à prix d’argent un brevet qui le garantit pendant quinze ans, pas un jour de plus, contre la spoliation. Cette longue et pathétique peinture est semée d’exemples très variés et très curieux : ils seraient plus instructifs, s’ils étaient mieux analysés et interprétés avec plus d’exactitude ; mais l’auteur se laisse emporter par son raisonnement, et, à force de vouloir démontrer puissamment sa thèse, il n’échappe pas au pire des défauts, la déclamation. Il se met trop souvent en colère, il ne comprime pas assez l’indignation que lui inspirent soit un état de choses qui lui déplaît, soit des manières de voir qu’il ne partage pas ; il y a telle