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ensanglanter le monde; le second groupe, la seconde époque, c’est la Lutte, deux hommes aux prises dans une effroyable étreinte : c’est le symbole des longues guerres qui ont armé les nations les unes contre les autres; la troisième époque, c’est la Lumière. Le génie de la civilisation vient d’arracher à l’ange du mal, se débattant à ses pieds, le glaive des combats fratricides, et il lève au ciel le flambeau qui, éclairant tous les hommes, leur montrera que leur véritable intérêt les convie à la paix et à l’union. Le mouvement de cette héroïque figure révèle la confiance dans le triomphe de la vérité, l’enthousiasme joyeux du droit qui l’emporte. Le groupe la Naissance des Passions, qui représente Adam enivré par la grâce séductrice de sa compagne, est le moins bon des trois. Les têtes manquent de style, et les formes des corps présentent une exagération de force et d’ampleur que la magie de la couleur et du clair-obscur fait admettre en peinture, mais qui ne convient pas aux lignes plus sévères de la sculpture. Le dernier groupe est plus réussi. Le mouvement, le contour, l’expression des figures, rendent admirablement la pensée de l’artiste. L’esprit toujours en fermentation de projets nouveaux, Wiertz commençait à se trouver à l’étroit dans ce vaste atelier qu’il avait rempli de ses créations. Il rêvait d’y faire ajouter deux ailes pour lesquelles il avait déjà esquissé une série de tableaux qui devaient représenter en des pages épiques toute l’histoire de l’humanité. Il appelait son musée actuel la préface de son œuvre, et l’un des plus beaux jours de sa vie, hélas ! aussi l’un des derniers fut celui où il s’entretint de son projet avec un haut fonctionnaire de l’état, lui montrant dans son jardin l’emplacement le plus favorable aux salles nouvelles et se laissant aller sans réserve à son rêve partagé. Il écrivait à cette époque à l’un de ses amis : « Que diriez-vous si tout à coup un musée trois fois grand comme le mien se présentait à votre imagination? si l’œuvre la moins importante qu’il doit contenir l’emportait sur tout ce que j’ai créé jusqu’ici? »

C’est au milieu de ces vastes projets de travail et d’un glorieux avenir que la mort vint l’enlever. Il souffrait depuis quelques années de névralgies. Ces indispositions le rendaient extrêmement malheureux, parce qu’elles l’empêchaient de travailler. Pour s’y soustraire, il consultait tous les médecins et essayait de tous les remèdes. La gymnastique et les exercices du corps lui firent du bien. Il ne pouvait s’habituer à cette triste dépendance qui rend l’âme esclave des misères du corps. Quand il sentait sa pensée entravée par un mal physique, il se révoltait contre cette lamentable servitude. « Les jours sont précieux, disait-il, et ceux que je perds, qui me les rendra? » Au fond, sa santé était robuste. Cependant un an-