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reproduit et idéalise parfois les phénomènes variés de la lumière colorée. Ce sens exquis ressemble d’autant plus à un don inné qu’il est plus rare et qu’il présente au plus haut degré les caractères d’une puissance spontanément créatrice. Il a produit des chefs-d’œuvre, enfanté des merveilles, mais à quelles dates, en quel nombre, à quel prix ? Ce que nous savons de l’histoire de la peinture grecque ne prouve guère qu’elle soit parvenue de prime saut à la beauté du coloris, et pourtant quel peuple fut jamais plus que le peuple grec sensible aux charmes de la lumière et de la couleur ? Sur la scène antique, ce que les mourans regrettent par-dessus tout, c’est la douce lumière du jour. Dans l’enfer grec, le châtiment des méchans est d’être plongés dans les ténèbres ; le bonheur des justes consiste à se sentir inondés d’un éther lumineux qui, semblable à un vêtement, les enveloppe de son pur éclat.

……….. Et lumine vestit
Purpureo.

Le vieil Homère est déjà un coloriste incomparable. Une couleur, un ton, une nuance lui est un moyen sûr de représenter au vif les momens de la journée, les mouvemens de la mer, les beautés caractéristiques d’un héros ou d’un dieu. Le voyageur tant soit peu artiste qui parcourt au pas de son cheval les plaines de l’Attique ou qui glisse sur les eaux bleues du golfe de Salamine goûte, rien qu’à regarder les jeux de la lumière et de l’ombre, d’exquises jouissances. Les plus distraits se surprennent à contempler dans une sorte d’extase ces ravissans spectacles ; les plus indifférens, les plus sceptiques même ont eu la franchise de n’en pas méconnaître l’irrésistible attrait. Si la nature et le climat avaient la vertu que certains théoriciens leur attribuent, la peinture aurait dû naître un jour en ces lieux d’un rayon du soleil tombé sur cette terre, et y naître adulte et tout armée des ressources et des instrumens de son art. Eh bien ! non, dans cet Éden de la lumière, la peinture est née petit enfant ; elle n’a grandi que lentement, de siècle en siècle. Sa palette, pauvre d’abord ou plutôt presque vide, ne s’est couverte et enrichie que peu à peu ; comme ailleurs, elle a tâtonné, cherché, travaillé ; enfin elle est arrivée à la science, puis à la pensée, et c’est seulement du jour où elle a accepté sans dédain l’alliance que lui offrait la réflexion philosophique, qu’elle a participé à la gloire de la sculpture, sa sœur. La croissance de la peinture moderne considérée comme art du coloris n’a été ni plus rapide, ni moins laborieuse, ni plus indépendante des sciences positives et du progrès philosophique de l’idée. C’est que la lumière, cette institutrice du peintre, ne procède pas à la façon des maîtres humains ;