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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/966

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nous sommes trouvés tout à coup en présence d’un spectacle magique. Un grand lustre (fait en sel) rempli de bougies éclairait ces voûtes immenses et brillantes, et jetait sa lumière de tous côtés dans des grottes et des profondeurs revêtues de la même matière. Oh ! mon Dieu ! que de merveilles sous la terre aussi bien que sur sa surface et au-dessus d’elle ! Plus nous avancions, plus nous voyions d’aspects pittoresques et imposans éclairés d’une manière frappante par les torches de nos conducteurs. Après avoir marché assez longtemps, nous sommes arrivés au bord d’un lac dont l’eau était noire comme de l’encre ; nous l’avons traversé en bac, et de l’autre côté nous avons trouvé l’immense statue en sel de saint Jean Népomucène, qui, ici comme partout, se trouve placée au bord de l’eau, afin de rappeler la mort héroïque qu’il subit plutôt que de trahir le secret qu’il avait reçu en confession de la reine, femme de celui qui le fit précipiter dans la rivière. Un peu plus loin, nous avons plongé, à l’aide des torches, dans des profondeurs incroyables. Enfin nous sommes arrivés à une délicieuse chapelle taillée dans le sel, où se trouvaient une foule de personnages sculptés de même. Cela est magnifique et extraordinaire. Nous avons vu ensuite une illumination préparée pour nous dans une grande salle de bal, dont les lustres étaient en sel, comme le reste. On nous a dit que Souvarof y avait donné un bal et qu’un officier russe y avait célébré ses noces. Après une course de plus de deux heures dans ces majestueuses merveilles, nous nous sommes fait remonter comme nous étions descendus ; mais cette fois j’étais enhardie, et j’ai regardé au-dessous et au-dessus de moi. On croit toujours qu’on va aller frapper contre le mur ; cela n’arrive pas cependant, grâce à l’adresse des guides, armés d’une petite hache dont ils se servent pour diriger la machine. »


Les deux époux arrivèrent à Korsen, — tel était le nom de la terre du prince Lapoukhyn, — près d’Odessa, au commencement de juillet 1835, et quelques jours à peine s’étaient écoulés que de sinistres symptômes venaient dissiper les illusions dont on s’était un instant bercé. Le 14 juillet, le fatal crachement de sang recommença. Mme de La Ferronnays raconte qu’à cette époque elle fut très effrayée, un soir qu’elle écrivait seule dans sa chambre, par le vol d’une chauve-souris qui alla se placer en criant au-dessus de son lit, et qu’elle eut toutes les peines du monde à congédier. Certes il n’y avait rien que de très ordinaire dans une telle circonstance ; cependant Alexandrine en resta assombrie. C’est que la douleur est la véritable maîtresse de l’âme, et que notre capacité de souffrance est aussi infinie que notre capacité de bonheur est étroite. L’âme heureuse dédaigne les petites joies, ou les reçoit sans les sentir ; mais l’âme en proie aux préoccupations du chagrin est atteinte par les plus petites douleurs. Il n’y a pas pour elle de circonstances futiles ; tout lui est présage funeste, avertissement d’un malheur menaçant, source d’anxiété. Aux circonstances fortuites fournies par