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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/962

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d’aujourd’hui. Je me sens ému d’amour en me retraçant mes souvenirs du passé, mon ciel présent et l’infini de mon bonheur à venir.

« On blâmait ma sauvagerie ; mais que sera pour moi le bruit d’un salon maintenant que les jouissances si douces et si pleines de la vie m’ont été révélées ? Le cher crépuscule de ma lampe éclairant sa tête chérie, n’est-ce pas préférable à tout au monde ? »


Cependant le printemps de 1835 était arrivé, et le retour des beaux jours ne rendant plus le séjour de l’Italie indispensable au malade (on le croyait du moins), les deux époux se décidèrent à entreprendre le voyage de Russie pour aller visiter la mère d’Alexandrine, dans la terre du prince Lapoukhyn, près d’Odessa. Ce ne fut pas sans peine qu’ils se décidèrent à ce départ, car ils aimaient cette Italie dont la belle lumière avait éclairé leur rapide bonheur, et éclairait maintenant leur douleur sans l’attrister des ombres maussades des pays du Nord. Le seul pays du monde contre lequel Albert aurait désiré échanger l’Italie était la France, et cependant, tout en aimant l’Italie, il la redoutait par tendresse de conscience et scrupule religieux. Il la redoutait pour l’âme d’Alexandrine et pour la sienne propre : il lui semblait que tant qu’ils resteraient en Italie, l’acte qui devait compléter le bonheur de sa vie, c’est-à-dire la conversion de sa femme, serait indéfiniment ajourné, et quant à lui-même, il craignait pour la vivacité de sa ferveur religieuse cette douceur mortelle à l’âme du climat de l’Italie qu’il a décrite en quelques mots pleins de force. « Ici la somnolence, la nonchalance vous pénètrent de toutes parts. On a besoin d’amour ; mais celui qu’on ressent en Italie est énervant. Même dans les élans de l’âme vers Dieu, il y a je ne sais quoi de mou, de lâche, de ténébreux. Rien n’est clair, tout y est vague : comment les idées les plus fondamentales ne s’en ressentiraient-elles pas ? L’Italie est un parfum qui demande une âme forte ; encore cette âme finirait-elle par être domptée, si elle le respirait trop longtemps sans aller se retremper dans une charité plus active et plus vivifiante, dans un amour plus austère. » C’est ce même dangereux attrait qui lui a inspiré sur Naples la page la plus éloquente qu’il ait écrite.


« Que de souvenirs pour nous sur toute cette route ! Arrivés à Naples, je ne pouvais en croire mes yeux. La vue de ces côtes, empreintes toutes, plus ou moins, pour moi de souvenirs ineffaçables, tout ce parfum qui n’est l’âme que de Naples au monde, que l’on ne retrouver qu’à Naples, tout cela se mêlait à mes chères impressions passées, qui venaient à ma rencontre, et qui, charmantes et toujours aussi jeunes qu’à l’époque de mon départ, semblaient m’entourer à l’envi et chercher à effacer les émotions que j’avais pu ressentir ailleurs. Et moi, vous connaissez ma faiblesse, je me livrais tout entier et je donnais accès dans mon cœur à toutes leurs