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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/947

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se refroidissait en lui, la fièvre de la passion s’allumait toujours davantage, et pendant de longs mois il vécut de cette vie tourmentée des amoureux que l’incertitude et l’angoisse transforment comme le personnage antique en bourreaux d’eux-mêmes. Une modestie excessivement noble ; le trait saillant de son caractère, contribuait encore à augmenter en lui ce cruel état de crainte propre aux cœurs épris qui ont remis leur sort aux décisions d’un cœur dont ils ne sont pas maîtres, et donnait naissance à des timidités, à des appréhensions excessives. Une sensibilité douloureuse, dont la suite de ce récit n’explique que trop la cause, éclate dans toutes ses lettres et dans tous les fragmens de son Journal, à cette époque. Tous ses sentimens ont des pointes qui se retournent contre son cœur. Il souffre de la crainte de n’être pas aimé, il souffre de la joie d’aimer et d’être aimé. Une inquiétude quelque peu maladive est vraiment l’âme de cet amour.


« 29 août 1832. (Journal d’Albert.’) — Puis-je me rendre compte à moi-même de ce que j’éprouve ?… Depuis quelques jours, je souffre tout à fait : il me semble que l’intérieur de ma tête s’est détaché. On doit éprouver cela quand on devient fou ; J’en suis content. Je voudrais mourir en l’aimant. Comment se fait-il cependant qu’un caractère aussi changeant ne me refroidisse pas ?… Mais comment se fait-il aussi qu’avec un cœur si facile à toucher, un amour aussi profond, aussi tendre, aussi passionné que le mien ne lui inspire qu’un peu d’amitié en retour ? Quand je la vois, un bonheur mêlé d’angoisses me brise le cœur, et parfois j’aimerais mieux la voir morte que de la savoir heureuse sans moi….. »

« 29 juillet 1832. (Lettre à M. de Montalembert.) — Chaque jour est un nouveau pas vers ma perte : je vois devant moi un abîme. Cher ami, si tu savais ce que je souffre ! Et cependant je devrais être au comble du bonheur, car je ne lui suis plus aussi indifférent. — Elle a vu ce qui se passait dans mon cœur, elle en a été touchée. Eh bien ! je n’en suis que plus triste. Parfois je crois que ce n’est qu’un peu de reconnaissance, et je m’en sens humilié, et si je me laisse un instant bercer par la douce illusion d’être véritablement aimé, j’éprouve une angoisse indéfinissable ! Qu’elle était belle ce soir !… Après avoir chanté, elle est venue à moi. « Ne soyez donc pas triste, m’a-t-elle dit. — Comment pourrais-je être gai ? lui ai-je répondu. La vie me pèse ; puis-je jamais être heureux ? Votre bonté m’accable, car je sais que je ne puis être aimé. Non, faites-moi grâce de votre pitié. J’aime mieux être haï. Je ne serai pas humilié. » Si tu savais comme je souffrais ! Et pour m’achever elle me dit : « Vous êtes toujours exagéré. Laissez donc ! vous m’oublierez, vous retournerez à….. » Oh ! mon cher, si tu savais comment elle me dit ces dernières paroles ! Je ne pouvais répondre. — « Vous ai-je fait de la peine ? reprit-elle. Eh bien ! non, je vous crois, mais vous avez changé si souvent, et on m’a toujours oubliée ! » Oh ! Charles, j’aurais voulu mourir 1 Et quand je songe qu’elle ne pourra jamais être à moi, puisque je n’ai pas de fortune ! Tu dois comprendre tout ce que je souffre, toutes