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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/891

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Songe de Scipion. Quant au corps, c’est l’homme qui le crée lui-même en contemplant son reflet dans l’eau et son ombre sur la terre ; il devient amoureux de son image, la matière lui rend son amour, et la forme naît de leur union. Il y a peut-être là une allusion à la fable de Narcisse. Cette fable, expliquée par un commentateur de Platon, se rattachait à la religion des mystères ; c’était une des nombreuses expressions de cette croyance commune aux religions et aux philosophies mystiques : la vie du corps est la mort de l’âme, qui, entraînée par le désir, tombe dans les flots de la matière.

Le caractère androgyne de l’homme primitif dans le Poimandrès pourrait être rattaché au Banquet de Platon, où cette idée est présentée d’une façon grotesque ; mais il est plus probable que c’est un souvenir du mot de la Bible : « il les créa mâle et femelle. » Selon Philon, qui commente longuement le récit mosaïque d’après les théories platoniciennes, Dieu créa d’abord le genre humain avant de créer des individus de sexe différens. Poimandrès semble s’inspirer encore plus directement de la Genèse lorsqu’il ajoute qu’après la séparation des sexes Dieu dit à ses créatures : « Croissez en accroissement et multipliez en multitude. » Il est vrai que cette forme redondante, quoique assez conforme au génie hébraïque, ne se trouve pas dans la Bible, qui dit simplement : « Croissez et multipliez. » On pourrait donc supposer que l’auteur a eu en vue quelque autre cosmogonie aujourd’hui perdue. Cependant cette légère différence ne saurait susciter un doute sérieux. Une scolie de Psellos sur ce passage annonce que depuis longtemps on y a reconnu l’influence juive. « Ce sorcier, dit cette scolie en parlant d’Hermès, paraît avoir très bien connu la sainte Écriture…. Il n’est pas difficile de voir quel était le Poimandrès des Grecs : c’est celui que nous appelons le prince du monde, ou quelqu’un des siens, car, dit Basile, le diable est voleur, il pille nos traditions. »

Les rapports du Poimandrès avec l’Évangile de saint Jean sont encore plus manifestes :


« Cette lumière, c’est moi (lit-on dans le Poimandrès), l’Intelligence, ton Dieu, antérieur à la nature humide qui sort des ténèbres, et le Verbe lumineux de l’Intelligence, c’est le Fils de Dieu.

« Ils ne sont pas séparés, car l’union c’est leur vie.

« La parole de Dieu s’élança des élémens inférieurs vers la pure création de la nature, et s’unit à l’Intelligence créatrice, car elle est de même essence (όμοούσιος).

« En la vie et la lumière consiste le père de toutes choses.

« Bientôt descendirent des ténèbres… qui se changèrent en une nature humide et trouble, et il en sortit un cri inarticulé qui semblait la voix de