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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/840

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verdâtre ou roussi. Parfois la teinte est aurore, comme une draperie de soie qui s’enfle et se tortille sous un souffle d’air. Au-delà, les infinis clapotemens imperceptibles de la grande nappe bleue se mêlent, s’unissent, étendent entre le ciel et la mer un réseau de blancheurs rayonnantes ; la barque nage dans la lumière ; c’est autour d’elle seulement qu’on voit le vert mêlé d’azur, toujours changeant, toujours le même.

Au bout d’une heure, on arrive au Lido ; c’est un long banc de sable qui protège Venise contre la véritable mer. Au centre est une église, avec un village, tout alentour des jardins palissades de nattes de paille et remplis de jeunes arbres fruitiers ; tout cela est en fleur. Sur la gauche, on voit s’enfoncer une allée d’arbres plus vieux, mais renouvelés par le printemps qui commence ; leurs têtes rondes sont déjà blanches comme des bouquets de mariées. On avance, et au bout de trois cents pas voici la grande mer, non plus immobile et changée en lac comme à Venise, mais sauvage et bruissante, avec le heurt éternel de son flux et de son reflux, avec le bouillonnement écumeux de sa lame. Personne sur cette longue bande de sable ; c’est tout au plus si, de loin en loin, on aperçoit au tournant de la levée la capote grise d’une sentinelle. Nul bruit humain. On marche dans le silence, et peu à peu on se sent enveloppé dans la grande voix monotone de la nature ; les pas s’impriment dans le sable mouillé ; les pieds font craquer les coquilles qui crient ; les petits crabes par centaines se sauvent d’une course oblique, et sitôt qu’ils ont été repris par le flot ils se terrent. Cependant la nuit tombe, et à l’orient, en face, tout noircit. Dans l’obscurité qui s’épaissit, on distingue encore deux ou trois voiles blanches de navires ; elles s’effacent ; les tons verdâtres de l’eau vont s’assombrissant et se noyant dans la nuit universelle ; seule de temps en temps une vague roule sa neige indistincte et s’écrase avec un petit frissonnement contre la plage. De toutes parts s’élève comme la clameur sourde d’une meute lointaine, un infini rugissement rauque, qui dans l’effacement des autres sensations vient assaillir l’âme de ses menaces, et l’on retrouve l’idée qu’on avait perdue à Venise, celle de la force indomptable et de la méchanceté de la mer.

Au retour, les yeux tournés vers le couchant, le ciel est comme une braise, et le rempart de maisons, de tours et d’églises raie la rougeur ardente de sa noirceur opaque. C’est vraiment l’image d’un monstrueux incendie, comme il y en eut dans les bouleversemens du globe lorsqu’une éruption de lave crevait la végétation séculaire. Il semble qu’une fournaise déchaînée flamboie là-bas, hors de la portée des yeux ; mais à portée des yeux sont les volées d’étincelles avec l’écarlate sombre des troncs qui brûlent encore, et les charbons éteints, affaissés, entassés par l’écoulement et le craquement des