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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/823

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En face est San-Giovanni-e-Paolo, une église gothique [1], d’un gothique italien, partant gai ; les piliers ronds, les arches larges et bien évasées, les vitraux presque tous blancs, écartent de l’esprit les idées funèbres et mystiques que suggèrent toutes les cathédrales du nord. Comme le Campo-Santo à Pise, comme Santa-Croce à Florence, l’église est peuplée de tombeaux ; joignez-y ceux des Frari : c’est le mausolée de la république. La plupart sont du XVe ou des premières années du XVIe siècle, l’âge éclatant de la cité, celui où les grands hommes et les grandes actions qui finissent sont encore de date assez récente pour que l’art nouveau qui se dégage puisse en recueillir l’image et en exprimer la sincérité. D’autres montrent l’aube de cette grande lumière, d’autres encore en montrent le déclin, et l’on suit ainsi sur une rangée de sépulcres l’histoire du génie humain depuis son éclosion, à travers sa virilité, jusqu’à sa décadence.

Dans le monument du doge Morosini, mort en 1382, la pure forme gothique s’épanouit avec toutes ses élégances. Une arcade fleuronnée festonne ses dentelures au-dessus du mort. Aux deux côtés montent deux petites tourelles charmantes portées par des colonnettes agrémentées de trèfles, bordées de figurines, hérissées de clochers et de clochetons, sorte de végétation délicate où le marbre se hérisse et s’épanouit comme une plante épineuse qui déploie ensemble ses aiguilles et ses fleurs. Le doge Morosini dort les mains croisées sur sa poitrine. Ce sont là-les vrais monumens funéraires : une alcôve parfois avec son baldaquin ou sa courtine [2], un lit de marbre sculpté, ornementé, comme l’estrade de bois sur laquelle les vieux membres de l’homme vivant se reposaient la nuit, et au dedans l’homme vêtu comme à son ordinaire, calme dans son sommeil, confiant et pieux parce qu’il s’est bien acquitté de la vie, véritable effigie sans emphase ni angoisses, et qui laisse aux survivans l’image grave et pacifique que leur mémoire doit retenir.

Voilà le sérieux du moyen âge. Déjà pourtant sous la sévérité religieuse on voit poindre le sentiment des formes corporelles vivantes qui seront la découverte propre du siècle suivant. Dans le mausolée du doge Marco Corner, entre les cinq arcades ogivales dentelées de trèfles et coiffées de fins clochetons, des Vertus, de joyeux anges en longues robes regardent avec des expressions spontanées et frappantes. Dans cette aurore de la découverte, l’artiste risquait naïvement des physionomies, des airs de tête que les maîtres ultérieurs ont rejetés par dignité et pour obéir aux règles. En cela, la

  1. 1236-1430.
  2. Tombeau du doge Tommaso Mocenigo, 1423.