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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/819

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On n’a pas su ou peut-être osé sur ce terrain mouvant copier l’énorme dôme de Sainte-Sophie ; mais ses rondeurs plaisaient, et au lieu d’une grande on en a fait cinq petites ; puis à l’extérieur on les a surexhaussées, renflées en forme de bulbe avec des flèches et des courbures étranges. C’est que de toutes parts la fantaisie exubérante se donnait carrière. Dès le péristyle, on la sent qui déborde. Les porches ont coiffé leur cintre antique d’un revêtement évasé qui relève en pointes gothiques sa guirlande de statuettes. De fins clochetons sont venus se placer sur les contre-forts. Cinq cents colonnettes de porphyre, de vert antique, de serpentine, ont serré et superposé sur les façades leurs étages incohérens, leurs têtes classiques ou barbares, — le pêle-mêle magnifique de leurs marbres multicolores. Des portes sarrasines font luire leur treillage de petits fers à cheval entre de bizarres chapiteaux où des oiseaux, des lions, des feuillages, des raisins, des épines, des croix, enchevêtrent leur dessin grossier ou fantastique. Sur la voûte, des mosaïques innombrables étalent des corps réels et raides, des Eves grêles, à la poitrine tombante, des Adams maigres qui sont des ouvriers déshabillés, — vingt scènes bibliques d’une indécence aussi naïve et d’une maladresse aussi enfantine que les enluminures des plus vieux missels. On reconnaît l’homme du moyen âge, qui, sur un fond classique importé, brode une décoration gothique originale, qui, raffiné et troublé par le christianisme, aime non plus le simple et l’uni, mais le complexe et le multiple, qui a besoin de remplir le champ de sa vision par la saillie et l’entrelacement des formes prodiguées, par la nouveauté, le luxe et la recherche de l’ornementation capricieuse, — qui, devenu plus imaginatif en même temps que plus sensible, ne sent ses yeux occupés que par le fourmillement illimité des surfaces populeuses et par le brusque affleurement de l’irrégularité imprévue, — qui enfin, promené par sa destinée maritime dans les basiliques byzantines et les mosquées mahométanes, entasse les marbres, les bronzes, les reflets de pourpre et les scintillemens de l’or, pour exprimer dans son christianisme la poésie fastueuse et composite dont le spectacle de l’Orient l’a imbu.

C’est aujourd’hui la fête de Saint-Marc ; les femmes, les jeunes filles en voile noir, en châles violets, en longues jupes tombantes, une foule bariolée bourdonne sous les porches et ondoie dans l’église. Elles s’agenouillent sur les dalles, touchent de la main les pieds d’un christ de bronze et se signent ; d’autres marmottent des prières, et mettent un sou dans la boîte qu’on promène en quêtant et pour les pauvres morts. » Une procession de prélats défile, et l’on voit tourner le long des piliers les mitres blanchâtres ou dorées, les chapes damasquinées et scintillantes. Un chant s’élève, bizarre et