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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/818

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générosité double la puissance du ressort que l’intérêt personnel avait déjà tendu. Que l’on considère la vie d’une ville moderne, Rouen ou Toulouse, simple assemblage d’hommes, où chacun, sous une police passable, végète isolé, ne songeant qu’à soi, occupé languissamment à s’enrichir ou à s’amuser, plus souvent à se comprimer ou à s’éteindre ; qu’on mette en regard la vie entreprenante d’une cité libre comme l’ancienne Athènes ou la vieille Rome, comme Gênes et Pise au moyen âge, comme cette Venise, une bourgade de vendeurs de poissons posée sur la boue, sans terre, sans eau, sans pierre, sans bois, qui conquiert les côtes de son golfe, Constantinople, l’archipel, le Péloponèse et Chypre, qui écrase sept révoltes à Zara et seize révoltes en Crète, qui défait les Dalmates, les Byzantins, les soudans du Caire et les rois de Hongrie, qui lance dans le Bosphore des flottes de cinq cents voiles, arme des escadres de deux cents galères, fait naviguer à la fois trois mille bâtimens, qui chaque année, par quatre flottes de galions, unit Trébizonde, Alexandrie, Tunis, Tanger, Lisbonne et Londres, qui enfin, inventant une industrie, une architecture, une peinture et des mœurs originales, se transforme elle-même en un magnifique joyau d’art, pendant que ses vaisseaux et ses soldats, en Crète, en Morée, défendent l’Europe contre les derniers des envahisseurs barbares. On comprendra par le contraste de son activité et de notre inertie ce que la société peut tirer de l’homme, ce que l’homme peut oser et créer lorsque l’état le fait souverain et patriote, ce que l’antique régime municipal, que nous avons quitté et que Venise renouvelle, développait de courage et de génie en dressant et liant en une seule gerbe les facultés que nous laissons s’isoler et s’étioler dans nos états trop grands.

Quand une société se développe ainsi par elle-même, elle a son goût et son art propres ; la vie spontanée produit les créations originales, et l’invention entre dans le champ de l’intelligence après avoir fécondé celui de l’action. Une seule chose est nécessaire à l’homme, le respect de la source vive qu’il porte en lui-même ; que chacun de nous préserve la sienne, l’empêche d’être troublée, étouffée, la fasse couler : le reste, œuvres, gloire, puissance, viendra par suite et par surcroît. Ces Vénitiens sont allés à Constantinople et en ont rapporté pour leur église les formes arrondies, les arcades cintrées, les coupoles globuleuses dans lesquelles l’architecture byzantine se complaisait ; mais ils les transforment en les répétant sur leur sol, et l’église de Saint-Marc diffère autant de Sainte-Sophie qu’une jeune nation naïve, inventive, conquérante, diffère d’un vieil empire grandiose et compassé. Les architectes grondent en la voyant ; à chaque pas, les règles y sont violées, et les styles mêlés.