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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/814

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dans un long boyau qu’un petit pont traverse on voit des gondoles sillonner d’argent le marbre bigarré de l’eau ; tout au bout de l’enfilade, un pétillement d’or marque sur le flot le ruissellement du soleil qui, du haut d’un toit, fait danser des éclairs sur le flanc tigré de l’onde. L’arche enjambe le canal, et une grisette en mantille noire soulève sa jupe pour laisser voir son bas blanc, sa cheville fine, son soulier sans talon. Elle n’a pas l’air fier et dur des Romaines ; elle marche onduleusement sous son voile et montre sa nuque de neige sous les frisons de ses cheveux roussâtres. Ample, rieuse et molle, elle a l’air d’un paon ou plutôt d’un pigeon qui fait chatoyer son col au soleil. On s’égare, c’est tant mieux ; point de cicérone, on finit par trouver sa route d’après le soleil et l’inclinaison des ombres. A toutes les églises, à tous les endroits où abordent les gondoles sont des drôles pittoresques, de vrais lazzaroni¸ dont tout le métier consiste à tenir la barque contre l’escalier, à rappeler le gondolier quand le visiteur revient, à flâner au soleil, à dormir et à mendier. Ils tendent la main, et on regarde leurs haillons poudreux, ternis, marbrés, à travers lesquels passe leur chair rougeâtre ; ils sont d’un beau ton effacé et fondu, et ils font bien dans les encoignures sculptées ou de loin sur les quais vides. — On arrive à la place Saint-Marc ; le soleil a disparu, mais Saint-George, de l’autre côté de la mer, les tours, les bâtisses de briques sont aussi roses qu’une fleur de pêcher, et du côté du couchant une vapeur de pourpre, une sorte de poussière lumineuse, un souffle de fournaise embrase l’horizon. A l’orient, toutes les rondeurs, toutes les aiguilles sortent de la mer éclatante pareilles à des coupes et à des candélabres d’agate ou de porphyre ; ces arêtes et ces crêtes tranchent avec une netteté extraordinaire la grande conque céleste, et tout en bas du ciel on voit se poser une teinte d’émeraude lointaine.

Les guirlandes de lumières commencent à s’allumer sous les arcades des Procuraties. On s’assoit au café Florian, dans de petits cabinets lambrissés de glaces et de riantes figures allégoriques ; les yeux demi-clos, on suit intérieurement les images de la journée qui s’arrangent et se transforment comme un rêve ; on laisse fondre dans sa bouche des sorbets parfumés, puis on les réchauffe d’un café exquis, tel qu’on n’en trouve point ailleurs en Europe ; on fume du tabac d’Orient, et on voit arriver des bouquetières en robes de soie, gracieuses, parées, qui posent sans rien dire sur la table des narcisses ou des violettes. Cependant la place s’est remplie de monde ; une foule noire bourdonne et remue dans l’ombre rayée de lumière ; des musiciens ambulans chantent ou font un concert de violons et de harpes. — On se lève, et derrière la place peuplée