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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/811

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l’autre. Elles regardent, penchées et rieuses, et la lumière qui éclaire par portions leurs habits et leurs visages tombe ou s’étale avec des contrastes si délicieux, qu’on se sent remué par des élancemens de plaisir. Tantôt c’est le front, tantôt c’est une fine oreille, un collier, une perle, qui sortent de l’ombre chaude. L’une, dans la fleur de la jeunesse, a le plus piquant minois. Une autre, ample, de quarante ans, lève les yeux en l’air et sourit de la plus belle humeur du monde.. Celle-ci, superbe, aux manches rouges rayées d’or, s’arrête, et ses seins enflent sa chemise au-dessus de son corps de jupe. Une petite fillette blonde et frisée aux bras d’une vieille femme lève sa main mignonne de l’air le plus mutin, et son frais visage est une rose. Il n’y en a pas une qui ne soit contente de vivre, et qui ne soit je ne dis pas seulement joyeuse, mais gaie. Et comme ces soies froissées, chatoyantes, ces perles blanches et diaphanes vont bien sur ces teints transparens, délicats comme des pétales de fleurs !

Tout en bas enfin s’agite la foule virile et bruyante des guerriers : des chevaux cabrés, de grandes toges ruisselantes, un soldat qui sonne dans un clairon encapuchonné de draperies, un dos d’homme nu auprès d’une cuirasse, et dans tous les intervalles une foule pressée de têtes vigoureuses et vivantes ; dans un coin, une jeune femme et son enfant, — tout cela accumulé, disposé, diversifié avec une aisance et une opulence de génie, tout cela illuminé comme la mer en été par un soleil prodigue. Voilà ce qu’il faudrait emporter avec soi pour garder une idée de Venise…

Je me suis fait conduire au jardin public ; après un tel tableau, on ne peut plus voir que les choses naturelles. C’est un terre-plein au bout de la ville, en face du Lido. Des arbustes verts font des haies, les fleurs jaunes et rouges s’ouvrent déjà dans les parterres ; les platanes lisses, les chênes rugueux dont les têtes bourgeonnent, réfléchissent leurs têtes dans la mer qui luit. A l’orient est une terrasse d’où l’on voit l’horizon et les îles lointaines. De là, sous ses pieds, on regarde la mer : elle roule en lames longues et minces sur un sable rougeâtre ; les plus délicieuses teintes soyeuses et fondues, des roses veinés, des violets pâles comme les jupes du Véronèse, des jaunes d’or empourprés, intenses et vineux comme les simarres de Titien, des verts effacés noyés de bleu noirâtre, des tons glauques zébrés d’argent ou pailletés d’étincelles, ondulent, se rejoignent, se confondent sous les innombrables flèches de feu qui d’en haut viennent s’abattre sur eux à chaque poignée de rayons brûlée par le soleil. Un grand ciel d’azur tendre étale son arche, dont le bout pose sur le Lido, et trois ou quatre nuages immobiles semblent des bancs de nacre.

J’ai poussé plus loin, et j’ai achevé ma journée sur la mer. A la