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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/810

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colossales au corps herculéen, sanguines et colériques ; partout le déploiement de la force virile, de l’énergie active, de la joie sensuelle, et pour entrée de cette procession éblouissante le plus vaste des tableaux modernes, un Paradis du Tintoret, long de quatre-vingts pieds, haut de vingt-quatre, où six cents figures tourbillonnent dans une lumière roussâtre qui semble la fumée ardente d’un incendie.

L’esprit se trouve engorgé et comme offusqué, les sens défaillent. On s’arrête et on ferme les yeux, puis au bout d’un quart d’heure on choisit ; je n’ai bien vu aujourd’hui qu’un tableau, le Triomphe de Venise, par Véronèse. Celui-ci n’est pas seulement une fête, c’est encore un festin pour les yeux. Au milieu d’une grande architecture de balcons et de colonnes tordues, la blonde Venise est sur un trône, toute florissante de beauté, avec cette carnation fraîche et rose qui est propre aux filles des climats humides, et sa blanche jupe de soie fleuronnée se déploie sous un manteau de soie dorée. Autour d’elle, un cercle de jeunes, femmes se penchent avec un sourire voluptueux et pourtant fier, avec l’étrange attrait vénitien, celui d’une déesse qui a du sang de courtisane dans les veines, mais qui marche sur sa nue et attire à elle les hommes au lieu de tomber jusqu’à eux. Sur leurs draperies de violet pâle, près de leur manteau d’azur et d’or, leur chair vivante, leur dos, leurs épaules s’imprègnent de lumière ou nagent dans la pénombre, et la molle rondeur de leur nudité accompagne l’allégresse paisible de leurs attitudes et de leurs visages. Au milieu d’elles, Venise, fastueuse et pourtant douce, semble une reine qui ne prend dans son rang que le droit d’être heureuse, qui veut rendre heureux ceux qui la regardent, et sur sa tête sereine deux anges renversés dans l’air posent une couronne.

Le misérable instrument que la parole ! Un ton de chair satinée, une ombre lumineuse sur une épaule nue, un frémissement de clarté sur une soie mouvante, attirent, retiennent, rappellent les yeux pendant un quart d’heure, et on n’a qu’une phrase vague pour les exprimer. Avec quoi montrer l’harmonie d’une draperie bleue sur une jupe jaune, ou d’un bras dont la moitié est dans l’ombre et l’autre sous le soleil ? Et pourtant presque toute la puissance de la peinture est là, dans l’effet d’un ton près d’un ton, comme celle de la musique dans l’effet d’une note sur une note ; l’œil jouit corporellement comme l’ouïe, et l’écriture qui arrive à l’esprit n’atteint pas jusqu’aux nerfs.

Au-dessous de ce ciel idéal, derrière une balustrade sont des Vénitiennes en costumes du temps, décolletées en carré, avec un corps de jupe raide. C’est le monde réel, et il est aussi séduisant que