Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/805

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


L'ITALIE
ET LA VIE ITALIENNE
SOUVENIRS DE VOYAGE

IX.
VENISE. - LA VILLE ET LES MONUMENS [1]


20 avril 1864.

Le chemin de fer entre dans les lagunes, et tout de suite le paysage prend un aspect et une couleur étranges. Point d’herbes ni d’arbres, tout est mer et sable ; à perte de vue des bancs émergent, bas et plats, quelques-uns demi-lavés par le flot. Un vent léger ride les flaques luisantes, et les petites ondulations viennent mourir à chaque instant sur le sable uni. Le soleil couchant pose sur elles des teintes pourprées que le renflement de l’onde tantôt assombrit, tantôt fait chatoyer. Dans ce mouvement continu, tous les tons se transforment et se fondent. Les fonds noirâtres ou couleur de brique sont bleuis ou verdis par la mer qui les couvre ; selon les aspects du ciel, l’eau change elle-même, et tout cela se mêle parmi des ruissellemens de lumière, sous des semis d’or qui paillettent les petits flots, sous des tortillons d’argent qui frangent les crêtes de l’eau tournoyante, sous de larges lueurs et des éclairs subits que la paroi d’un ondoiement renvoie. Le domaine et les habitudes de l’œil sont transformés et renouvelés. Le sens de la vision rencontre un autre monde. Au lieu des teintes fortes, nettes, sèches des, terrains solides, c’est un miroitement, un amollissement, un éclat incessant de teintes fondues qui font un second ciel aussi lumineux,

  1. Voyez la Revue du 1er mars.