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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/79

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s’étant scindée en de petites provinces toujours plus petites, les véritables penseurs, qui sont les inventeurs, sont obligés de se cantonner chacun dans un compartiment spécial, et d’y vivre enfermés dans un recoin de la philologie ou de la chimie, comme un cuisinier dans sa cuisine. En même temps, l’accumulation des faits étant devenue énorme, la tête humaine se trouve encombrée ; il n’y a plus d’Aristote : ceux qui veulent acquérir quelque idée approximative de l’ensemble sont obligés de renoncer à la vie du corps et de surmener leur cervelle ; par contagion, dans tout le reste de la société, la vie cérébrale trop développée altère la santé physique et morale. Comparez des docteurs allemands, des hommes de lettres, même nos gens du monde raffinés et pâles, tous nos amateurs, tous nos savans spéciaux, aux citoyens grecs philosophes, artistes, gens de guerre et de gymnase, à ces Italiens du XVIe siècle qui possédaient chacun, outre l’éducation militaire, cinq ou six arts ou talens, et quelques-uns une encyclopédie complète.

En un mot, l’œuvre de l’homme est devenue stable parce qu’elle s’est élargie, mais elle ne s’est élargie que parce que l’homme est devenu spécial, et la spécialité rétrécit. C’est pour cela qu’on voit baisser aujourd’hui les grandes œuvres qui exigent la compréhension naturelle et le vif sentiment de l’ensemble, je veux dire l’art, la religion, la poésie. La façon dont les Grecs et les Italiens de la renaissance prenaient la vie était à la fois meilleure et pire : elle produisait une civilisation moins durable, moins commode, moins humaine, mais plus d’âmes complètes et plus d’hommes de génie.

A ces maux il y a peut-être des palliatifs, mais non des remèdes, car ils sont produits et entretenus par la structure même de la société, de l’industrie et de la science sur lesquelles nous vivons. La même sève produit d’un côté le fruit, de l’autre le venin ; qui veut goûter l’un doit boire l’autre. — En ce cas, comme dans toute maladie constitutionnelle, le médecin panse l’ulcère, conseille les adoucissans, combat le mal symptôme par symptôme, avertit son homme d’éviter les excès, surtout lui conseille la patience. Rien de plus, il est incurable, car pour le guérir il faudrait le refondre. Moi-même, en écrivant ceci, qu’est-ce que je montre, sinon un exemple de notre mal ? Voyager en critique, les yeux fixés sur l’histoire, analyser, raisonner, distinguer, au lieu de vivre gaîment et d’inventer de verve, qu’est-ce autre chose qu’une manie de lettré et une habitude d’anatomiste ?


H. TAINE.