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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/771

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Dans cette suite de noms que M. Arnold a cités devant sa chaire de professeur ou devant sa barre de critique, j’en rencontre d’étrangers. C’est Joubert, qu’il goûte infiniment, qu’il goûte trop peut-être, parce qu’il y a certaines doses de raffinement qui ne sont sensibles qu’aux nationaux. C’est Heine, le brillant soldat de l’affranchissement de l’Allemagne, dont il a très bien parlé. C’est Spinoza, dont il explique l’influence sur Goethe à sa manière, en deux pages simples et nerveuses. C’est Chateaubriand, auquel il est le premier Anglais peut-être qui ait rendu justice. C’est M. Renan, qui a toute son admiration comme orientaliste, mais à qui il reproche de s’être hâté de courir à des applications hostiles. C’est M. Sainte-Beuve, pour qui il a des sentimens de disciple : n’est-il pas plutôt de l’école de Gustave Planche ?

On parle beaucoup aujourd’hui des différentes sortes de critique littéraire ; on divise la critique en dogmatique, historique, physiologique. Après tout, il ne peut y en avoir qu’une de bonne, et c’est celle qui prend l’homme tout entier, composé d’âme et de corps. Vous aurez beau faire, vous ne vous passerez ni du corps ni de l’âme. Si elle ne voit que l’âme, la critique manquera du sentiment des choses, elle deviendra quintessence, elle ne saisira même pas l’âme, qui est la vie et non une idée. Au contraire, si elle ne voit que le corps, la critique devient lourde et vulgaire comme les trivialités de la vie ; elle est grossière et rebutante comme l’ivresse. Je félicite M. Matthew Arnold d’avoir le sentiment très clair de cette double nature de l’homme d’où résultent toute poésie et toute littérature en ce monde. Qu’il continue à nous montrer ce que c’est qu’un critique qui a de l’âme, nous en avons besoin ; le souffle qui règne est celui de la stérilité. Les pages de son livre prouvent, avec une finesse où la force ne fait pas défaut, la vérité de cette pensée de Vauvenargues si ressassée dans les livres et si peu présente dans les esprits, « qu’il faut avoir de l’âme pour avoir du goût.


Louis ETIENNE