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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/755

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qui sont derrière eux ? Quand on regarde sérieusement à l’épuisement et au désordre actuel, au souffle qui s’éteint, à la puissance qui s’en va, aux excentricités qui continuent, on est bien près de penser que le sens individuel n’a plus rien à donner à l’époque présente, et que M. Matthew Arnold pourrait bien avoir mis le doigt sur la plaie en accusant l’absence de la critique et en demandant quelque réforme. C’est là sa pensée dominante, c’est un trait tout personnel et une idée qui lui appartient. Réforme littéraire, réveil du goût et du sens de la beauté, il y a là, si l’ont veut, une analogie avec la réforme qu’ont poursuivie en toutes leurs entreprises les esprits distingués que nous avons indiqués plus haut ; mais aucun n’a songé à réagir contre le courant littéraire, et la plupart d’entre eux, le docteur Arnold lui-même, étaient indifférens en cette matière.

Le dernier volume de M. Matthew Arnold, Essays in criticism, est composé, ainsi que le titre l’indique, de morceaux détachés qui ont paru dans des recueils périodiques. Le premier de ces essais, — le plus important, — renferme une sorte de résumé de la doctrine littéraire du critique, très contesté, très attaqué, mais désormais pourvu d’autorité. Quarante petites pages sur la fonction de la critique dans le temps présent le contiennent presque tout entier ; il est bon de nous y arrêter, c’est l’auteur même qui s’explique.

S’attacher au vrai en toutes choses, voir et saisir les objets comme ils sont, et sans y mettre du nôtre, voilà la critique ; remarquez que le mot est pris dans son sens le plus général, et qu’il ne s’agit pas seulement avec M. Arnold de critique littéraire. Avoir le besoin impérieux de connaître, donner à l’intelligence le libre jeu de ses facultés, ne rien ignorer de ce qui a été pensé de meilleur dans le monde entier, voilà l’aptitude à la critique. Exprimer le vrai tel qu’il a été vu, non tel qu’on l’a voulu voir, l’exprimer sans consulter aucun intérêt ni personnel ni politique, compter pour beaucoup les droits de la pensée malgré les entraînemens de la pratique, moins juger que connaître, mettre aux mains avec loyauté (fairness) les idées, non les hommes, vivre d’idées au milieu même de l’action, voilà le devoir de la critique. Ceci établi, comment ne pas admettre que l’esprit anglais, surtout dans le XIXe siècle, est un des moins ouverts à la critique ? comment aussi ne pas comprendre qu’il lui est impossible de s’y dérober toujours ?

L’esprit anglais est un des moins ouverts à la critique. Aucune nation dans le monde ne cherche davantage la vérité qui a une utilité prochaine ; aucune n’a plus de secrets pour voir les choses comme elle les veut ; aucune n’est plus singulière et même admirable pour faire la vérité à son image et à son usage. Cherchez un peuple qui