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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/750

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poésies du fils [1]. Pour nos voisins, on devine aisément que ce nom rappelle toute une chaîne de souvenirs, et que la comparaison du fils au père doit se faire d’elle-même à chaque instant. Dans une étude sur Marc-Aurèle, M. Matthew Arnold nous met sur la voie de ce rapprochement. Tandis qu’il avoue, non sans grâce, qu’un traducteur nouveau du philosophe-empereur lui rappelle le docteur bien-aimé dans sa méthode d’interpréter ces éternels anciens, non pas seulement pour l’usage classique et scolaire, pour les thèmes et versions des enfans, mais pour le profit et la nourriture morale des hommes, il nous laisse deviner l’empreinte qu’il a gardée de la parole paternelle. N’y a-t-il pas le retentissement discret d’un souvenir filial dans cette page que je crois bon de traduire entièrement ? Matthew Arnold ne pensait-il pas à son père et à l’école de Rugby quand il l’a écrite ?

« Il faut l’avouer, Marc-Aurèle a ce trait particulier qu’il est irréprochable, mais qu’en un certain sens il a mal réussi. Dans son portrait, assurément très beau, il y a quelque chose de triste, de circonscrit et d’inefficace. Pour avoir un fils tel que Commode, on ne saurait lui adresser un blâme ; mais il a été malheureux. Les dispositions, le tempérament, sont choses inexplicables ; il est des natures sur lesquelles la meilleure éducation, les meilleurs exemples sont perdus. D’excellens pères peuvent laisser, sans qu’ils aient de reproches à se faire, des fils incurablement vicieux. Souvenons-nous aussi que Commode demeura, à l’âge dangereux de dix-neuf ans, maître du monde, tandis que son père, à ce même âge, commençait un apprentissage de sagesse, de travail, de possession de soi-même, qui devait durer vingt ans, abrité sous l’exemple et l’enseignement de son oncle Antonin. Commode était un prince fait pour être mené par des favoris, et s’il est vrai, comme on le rapporte, qu’il laissa les chrétiens tranquilles durant tout son règne, et que l’on doive attribuer cette douceur à l’influence de sa maîtresse Marcia, il semble qu’il eût pu être conduit vers le bien comme vers le mal. Pour une telle nature, être laissé à un âge critique avec l’absolu pouvoir et sans aucun bon conseil ni direction, était doublement fatal. Cependant on ne peut s’empêcher de regretter que l’exemple de Marc-Aurèle n’ait pas eu plus de force sur son fils unique, de penser qu’une telle vertu aurait dû être accompagnée de l’ardeur qui soulève les montagnes, et qu’une telle ardeur aurait pu gagner même le cœur de Commode. Le mot d’inefficacité revient une seconde fois à l’esprit : Marc-Aurèle sauva son âme à lui par sa justice, mais il ne fut pas capable de plus. Heureux qui peut faire autant que Marc-Aurèle ! mais plus heureux qui peut faire davantage ! »

Il n’est pas permis à tout le monde d’écrire cette page, et il semble que pour en avoir l’idée, pour y mettre la grâce et le charme,

  1. Voyez la Revue du 15 septembre 1854 et la Revue du 1er octobre 1856.