Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/687

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


ainsi la puissance collective, l’association est l’image la plus saisissante et la plus vraie du progrès moderne. On ne saurait contester davantage que le principe qui a reçu déjà de si nombreuses applications doive recevoir de nouveaux développemens, revêtir des formes nouvelles et s’étendre vers des régions où il n’a pas encore pénétré ; mais précisément en raison des séductions qui entourent le principe, des avantages qu’il promet et des illusions qu’il provoque, l’intérêt bien entendu de la société conseille d’analyser de très près les conséquences que voudraient en tirer les esprits trop ardens et les imaginations téméraires. L’association est un instrument aussi délicat qu’il est puissant ; il faut prendre garde de le forcer et de le fausser. Les bonnes intentions et les sentimens généreux ne suffisent pas en pareille matière. On a beau élever la question à la hauteur d’une idée politique et sociale ; l’économie politique est là avec ses lois certaines et ses règles inflexibles pour réprimer les élans qui s’écartent des routes laborieusement frayées par l’expérience de tous les temps.

En tête du programme réformiste figure l’abolition du salariat. Qu’est-ce donc que ce salariat si honni ? Il semblerait qu’il s’agit là d’un régime particulier sous lequel vivent les ouvriers qui travaillent de leurs bras, d’une sorte de condition servile qui est imposée à une classe particulière de la nation, et qui est contraire aux lois de l’égalité. En vérité, il nous suffit de regarder autour de nous pour voir que le salariat est un régime général, qui s’applique indistinctement à tous les genres de travail et à toutes les catégories de travailleurs. Le salaire est le mode le plus commun de rémunération. Presque tous, à quelque degré que nous soyons placés dans ce qu’on appelle l’échelle sociale, à quelque nature de production que nous consacrions notre labeur, nous recevons le salaire, nous en vivons. Quel que soit le nom dont on le décore, le prix qui nous est payé en échange d’un service rendu est un salaire. Par conséquent les ouvriers ne sont point assujettis, sous ce rapport, à une condition particulière, et l’inégalité contre laquelle ils protestent n’existe pas. Le premier grief, le grief politique et social, à l’aide duquel il n’est que trop facile d’aigrir les ressentimens et d’exciter les passions, se trouve ainsi péremptoirement écarté.

C’est méconnaître singulièrement le salariat que de le mettre en opposition avec l’association. Si l’on veut bien prendre la peine de considérer le salariat dans son principe et dans ses conséquences, on découvrira qu’il procède en ligne directe de l’association elle-même. Tout produit à créer implique le concours du capital, de l’intelligence et de l’effort manuel. Si ce produit, une fois créé, était assuré de trouver un placement dans la consommation et de