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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/685

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les intéressés se disposent à faire de leurs nouveaux droits, et l’on interroge avec sollicitude leurs opinions, leurs vœux et leurs premiers actes.

D’après les manifestations dont nous sommes témoins, c’est la pensée d’association qui inspire la plupart des plans formés dans les ateliers : il s’agit d’une espèce particulière d’association dite coopérative, par laquelle les ouvriers, contribuant eux-mêmes à la formation d’un capital, pourraient emprunter individuellement sur ce capital ou l’employer collectivement soit à la production, soit à la consommation. Désormais, selon la nouvelle doctrine, il n’y aurait plus de salariés, chaque producteur deviendrait un associé ; il n’y aurait plus d’intermédiaires, chaque consommateur deviendrait son propre marchand. Le travail serait ainsi plus largement rémunéré, et les denrées de première nécessité seraient moins coûteuses : double bénéfice pour les populations ouvrières. En outre, et cette considération est placée en première ligne, l’égalité serait définitivement établie entre tous les citoyens : plus de patrons abusant de la tyrannie du capital et opprimant la main-d’œuvre, plus d’ouvriers courbés sous la loi du maître ou forcés de payer les services d’intermédiaires parasites. L’association, qui ne recruterait que des égaux, vengerait la dignité humaine en même temps qu’elle répandrait le bien-être et la fortune dans le vaste champ du travail.

Voilà le progrès qui nous est annoncé, ou du moins voilà l’idéal que l’on poursuit. La question est sortie des régions de la théorie abstraite pour entrer dans le domaine de la législation. Elle est donc, quoique jeune encore, arrivée à ce point de maturité où il devient nécessaire de l’étudier sérieusement. Pendant que les jurisconsultes s’appliquent à la révision du code pour faciliter le développement du régime de l’association, il n’est pas sans intérêt d’examiner les doctrines qui forment le point de départ du mouvement coopératif. Ces doctrines peuvent être ramenées à trois termes principaux, suppression du salariat, suppression des intermédiaires, gouvernement des ouvriers par les ouvriers eux-mêmes sous la forme de l’égalité la plus complète. Ainsi se traduit l’association égalitaire qui devrait résulter de la nouvelle organisation du travail. La question intéresse tout à la fois la politique, l’économie politique et l’économie sociale, et il n’est pas surprenant que par ce triple aspect elle inspire des espérances et des craintes en passionnant les esprits. Il y a là une réminiscence très marquée des problèmes qui s’agitaient si bruyamment en 1848 ; avec des termes un peu différens, ce sont, à vrai dire, les mêmes idées, les mêmes prétentions, les mêmes illusions.

La suppression du salariat doit, assure-t-on, ouvrir l’ère de