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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/655

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serrer la main du président qu’il a élu, ce n’est pas une formalité ridicule et vaine ; c’est le signe et le symbole de l’union démocratique du gouvernement et des gouvernés. On y honore le pouvoir non pas sous l’image d’un soldat en uniforme ou d’un prince en manteau royal, mais sous la forme d’un simple homme du peuple, d’un fils de ses œuvres, d’un ancien laboureur comme André Jackson, d’un bûcheron comme Abraham Lincoln, d’un garçon tailleur comme André Johnson. Ces grands hommes de la démocratie se sont formés modestement dans l’exercice quotidien de leurs droits politiques ; ils ne doivent leur fortune qu’au libre choix de leurs concitoyens. Ils se sont élevés peu à peu de la commune au comté, du comté au gouvernement de l’état, de l’état au gouvernement fédéral ; c’est par la pratique seule que s’est achevée cette admirable éducation politique qui fait l’étonnement des nations novices dans l’art de la liberté. Personne jamais ne leur reprochera leur humble origine, ni l’insuffisance d’une science théorique inutile pour faire de bons citoyens. Personne non plus n’enviera jamais leur fortune, car elle n’est pas le privilège de la richesse ou de la naissance, ni même le monopole naturel d’une éducation raffinée. Nul préjugé ne leur en interdit la conquête, et chacun peut s’élever librement jusqu’au faîte de la société sans rencontrer ces barrières morales, ces jalouses divisions des classes qui subsistent chez nous comme l’ombre obstinée de l’ancien régime.

La démocratie américaine ne connaît pas ce vice fondamental de la société française, cette déplorable passion de l’envie qui rend si difficile chez nous la liberté. Les riches et les pauvres n’y sont pas armés les uns contre les autres comme des hommes de races différentes et nés pour être ennemis. Les mots d’aristocrate et de prolétaire y sont également inconnus. Tout le monde sort de la masse du peuple et y rentre également sans peine. L’égalité n’y est pas une vaine apparence imposée par la crainte d’une démocratie menaçante et sourdement agitée par les haines sociales. On n’y voit point de distinctions dans les mœurs, mais il n’y en a pas non plus dans les âmes. Aussi les Américains n’éprouvent-ils jamais ce funeste sentiment d’égoïsme qui désunit les classes et affaiblit la société. Ils sont unis dans une mutuelle indépendance au lieu d’être divisés dans une sujétion commune.

Combien nous leur ressemblons peu ! Il y a chez nous une idole devant laquelle notre démocratie se prosterne, et dont il est sacrilège de discuter seulement la tyrannie : c’est la centralisation moderne, qu’on dit être l’héritage de notre glorieuse révolution. C’est un système dont tout l’art consiste à remplacer la vie naturelle d’un peuple par une savante machine qui en imite tous les