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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/654

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grand spectacle que celui de cette élection du président Lincoln faite pour ainsi dire sous le feu de la guerre civile avec tout le calme, tout le sang-froid, toute la sérénité des volontés inébranlables. Avons-nous beaucoup de pareils exemples à leur offrir ?

Les Américains ont leurs défauts dont je ne veux pas nier l’importance. Il est permis à un Français nourri à l’école de nos mœurs bourgeoises de trouver parfois choquante la brutalité des mœurs populaires et de se fatiguer à la longue de la grosse nourriture intellectuelle qui plaît à la démocratie. Il faut cependant prendre garde d’avoir trop de délicatesses, de confondre de simples répugnances avec des jugemens sérieux. Le premier soin d’une armée qui campe est de faire du bois et des vivres. Plus tard, quand la soupe sera cuite, et que chacun aura solidement dressé sa tente, alors on pourra songer aux jouissances de l’art et aux raffinemens de la pensée. En attendant, il faut prendre la carabine, manier la cognée, défricher les forêts, bâtir des villes, fonder des états, fabriquer des lois, veiller au gouvernement et à la grandeur nationale. Les Américains sont un peuple jeune, qui grandit et se développe encore ; attendons pour les juger la perfection de leur âge mûr.

Le grand mérite enfin de la démocratie américaine, c’est qu’elle excelle à former des hommes et des citoyens. La liberté des peuples n’est pas tout entière dans la forme apparente de leurs institutions ; elle est aussi et surtout dans le caractère de ceux qui les pratiquent. On a dit que les Américains étaient grossiers et avides ; on n’a jamais pu nier ni la prodigieuse activité que l’instabilité même du caractère démocratique imprime à tout ce peuple en travail, ni cette confiance en lui-même qui est à la fois une force et une vertu. Ne les avons-nous pas vus dans cette guerre entasser millions sur millions, armées sur armées, décupler leurs efforts avec leurs sacrifices, et tourmenter si obstinément la fortune qu’ils ont fini par en venir à bout ? La résistance des gens du sud, insensée, criminelle, mais héroïque, ne montre-t-elle pas elle-même de quelle discipline les Américains sont capables ? Tout cela tient à la pratique journalière et continuelle de la liberté. Sous le règne de la démocratie véritable, le peuple ne voit pas dans l’autorité qui le gouverne une puissance étrangère ou ennemie. Le gouvernement est sorti de son sein, il s’y renouvelle et s’y retrempe sans cesse, et comme tout le monde a contribué à l’établir, tout le monde accourt à son aide le jour où le gouvernement est menacé. Il suffit d’un coup d’œil pour sentir l’espace immense qui sépare cette société de la nôtre. Quand les portes de la Maison-Blanche s’ouvrent à la multitude et que le peuple américain tout entier vient librement