Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/650

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


l’esclavage ; mais le sénat s’est décidé à ajourner encore une fois l’égalité que réclame une justice rigoureuse. Il veut rester d’accord avec l’opinion du pays.

Telle est la réponse des républicains radicaux au discours de la Maison-Blanche. Ils n’ont pas pris la peine de se disculper d’une accusation aussi odieuse et aussi extravagante. Le sénateur Sherman a dit seulement avec un dédain suprême que les imputations du président étaient ridicules et qu’il ne voulait pas en parler. Ils cherchent à faire un compromis honorable, sans s’avilir par des récriminations superflues. Le seul droit qu’ils maintiennent et qu’ils ne veulent pas abandonner, c’est celui de refuser aux députés du sud l’accès du Capitole et de leur imposer par là telles conditions qui leur plaisent. Ils sont inexpugnables dans cette enceinte, et le président ne songe pas à les y poursuivre. Aussi le sénateur Wilson, qui avait montré tant de modération et de sagesse en ouvrant lui-même au président la voie des concessions réciproques, en est-il venu à proposer des résolutions pour obliger les états du sud, s’ils veulent rentrer dans le congrès, à accorder aux gens de couleur tous les droits civils et judiciaires, et même les droits politiques à ceux qui savent lire, qui ont servi dans l’armée fédérale ou qui sont inscrits sur les rôles de l’impôt. Voilà par quelle résistance le congrès pourra vaincre l’obstination des états du sud. Déjà ses efforts n’ont pas été stériles : c’est aux radicaux non moins qu’au président lui-même qu’on doit de voir aujourd’hui l’autorité nationale triomphante, les députés du sud agenouillés en prière à la porte du Capitole et les révoltés d’hier devenus d’humbles solliciteurs. Il serait fâcheux assurément que les radicaux s’emparassent du gouvernement et qu’ils tentassent d’appliquer sans ménagement aux états du sud leurs principes rigoureux et inflexibles ; mais on ne peut regretter qu’ils leur fassent expier par une plus longue attente un crime que le président Johnson a pardonné trop vite. Il faut qu’il y ait toujours, à côté de ceux qui gouvernent, des hommes exigeans et impitoyables qui les rappellent durement à leurs devoirs. Sans l’opposition continuelle des abolitionistes, on devine facilement à quoi aurait abouti l’indifférence bien connue du président Johnson pour l’avenir et l’existence même de la race noire. Il aurait dit : « Périssent plutôt tous les nègres de la terre que de toucher au moindre privilège ou au moindre droit des états ! » Il aurait, comme il l’a déclaré lui-même, « constitué un gouvernement d’hommes blancs, » où la race opprimée n’aurait trouvé aucune protection pour ses droits les plus élémentaires, et l’abolition de l’esclavage, célébrée comme un acte d’humanité et de justice, n’aurait été alors qu’une immense extermination.