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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/640

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n’auraient pas manqué de profiter de leurs disputes. Après avoir renoué d’un commun accord l’union compromise du grand parti républicain, ils avaient donc reparu devant le peuple en masse compacte et serrée. Le président Johnson semblait à l’apogée de son influence et de sa popularité. Tandis que les républicains extrêmes affichaient dans ses intentions une confiance qui n’était peut-être qu’à demi sincère, les démocrates, à qui il avait donné tant de gages d’une sympathie inattendue, le proclamaient le plus grand président que les États-Unis avaient eu depuis Washington, l’homme choisi par la Providence pour les sauver de l’anarchie révolutionnaire. Le congrès cependant allait s’ouvrir, et les radicaux y avaient gardé une imposante majorité. Ils pouvaient, en fermant la porte aux députés du sud, bouleverser toute la politique de restauration légale du président, et faire naufrager la barque en vue du port. Les chances d’un conflit constitutionnel avec les chambres étaient toujours dangereuses, surtout sous l’empire de ces institutions républicaines qui ne reconnaissent au président ni un droit de veto durable, ni le droit suprême de la dissolution, mais lui accordent seulement un veto suspensif de dix jours à peine, qui tombe au second vote devant une majorité des deux tiers. Il était donc plus sûr de s’entendre, s’il était possible, avec ces radicaux farouches qui allaient devenir si dangereux. C’est dans cet espoir sans doute que le président permit à un de ses amis de répandre une espèce de déclaration de principes qu’il avait faite un jour dans une conversation intime sur la question même des droits des affranchis. D’après le récit que publia cet ami, M. Stearns, M. Johnson se disait en principe partisan du droit de suffrage égal aux deux races, et, si les circonstances lui permettaient d’agir à sa guise, il commencerait par accorder les droits politiques d’abord aux anciens soldats noirs de l’armée fédérale, puis aux gens de couleur instruits et riches, en leur imposant un cens électoral qui serait abaissé plus tard au niveau commun. Il voulait ensuite que la liberté ne fût pas un vain mot pour les esclaves affranchis, que les droits civils leur fussent sérieusement garantis par la loi, qu’enfin et surtout ils fussent admis dans les cours de justice comme plaignans, défendeurs ou témoins, au même titre que les blancs eux-mêmes. Cette profession de foi faisait sans doute évanouir les principaux griefs théoriques des radicaux contre le président ; mais ceux-ci n’étaient pas hommes à se contenter d’une opinion platonique recelée tout au fond du cœur ou divulguée seulement à demi-voix, sous forme de confidence intime et purement spéculative. C’est pour cela qu’ils résolurent de tenter un coup décisif à l’ouverture du congrès en refusant brutalement la porte aux députés des