Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/590

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


le sommes tous devenus sans peine, grâce à la facilité des voyages et à ces communications rapides qui relient tous les peuples entre eux. Notre vie s’est singulièrement étendue dans l’espace. Nous en laissons une partie dans les pays que nous visitons : on comprend qu’il en reste un peu moins pour ceux où nous sommes nés. Quand on a beaucoup lu, beaucoup vu, on compare, et il n’y a rien qui gâte les plaisirs dont on jouit et les lieux où l’on habite comme de songer à des plaisirs qu’on n’a vus qu’en rêve ou à des pays qu’on n’a fait que traverser. Dans l’antiquité, où l’on restait plus volontiers en place, tous les souvenirs, toutes les affections se concentraient sur une seule ville. On l’aimait avec d’autant plus de passion qu’on n’avait qu’elle à aimer. Ceux même que l’ambition poussait à la quitter et qui allaient chercher fortune à Rome ne l’oubliaient pas. Cicéron, sénateur et consulaire, s’occupait avec une tendre sollicitude de régler les affaires du petit municipe d’où sa famille était sortie. Vers la fin de sa vie, il disait à son ami Atticus, en lui montrant Arpinum : « Voilà ma véritable patrie et celle de mon frère. C’est là que nous sommes nés d’une famille ancienne ; là sont nos dieux domestiques et les souvenirs de nos ancêtres. Vous voyez cette maison : c’est mon père qui l’a bâtie, et il y a vécu dans l’étude des lettres. A cette même place, il y en avait autrefois une autre, plus petite, plus simple, comme celle de Curius chez les Sabins ; mon aïeul y habitait quand j’y suis né. Aussi, toutes les fois que je revois ce pays, il se réveille au fond de mon âme je ne sais quels sentimens secrets qui me le rendent plus cher que tous les autres. » A plus forte raison était-on tendrement attaché à sa ville municipale, si petite, si humble qu’elle fût, quand on ne l’avait jamais quittée, quand on avait borné toute son ambition aux dignités modestes qu’elle pouvait donner. On tenait à y être honoré et populaire, on était heureux d’y faire du bruit. Les habitans de Rome riaient volontiers des magistrats de petite ville et des airs superbes qu’ils prenaient ; mais eux n’en étaient pas moins fiers comme des consuls quand ils traversaient les rues avec la prétexte et le laticlave. Même un simple sevir des augustales, c’est-à-dire une sorte de président de société charitable, se regardait comme un personnage lorsqu’il était couvert de sa robe blanche et précédé de son licteur. Le désir d’occuper le premier rang, d’être plus que les autres, si vif dans les grandes villes, l’est peut-être encore plus dans les petites. Comme on s’y connaît davantage, les distinctions qu’on obtient causent des joies plus sensibles. On joint au plaisir de dominer la satisfaction de faire des jaloux et de le savoir. Cette satisfaction coûtait un peu cher alors ; mais on sait que la vanité ne marchande pas ses plaisirs.