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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/580

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nous a conservé l’album de Canusium, qui nous apprend de quelle façon était composé le sénat de cette petite ville. Cet album se termine par les noms de quelques jeunes gens (prœtextati), enfans de grandes maisons auxquels on accordait le droit d’assister aux séances du sénat pour se former aux affaires en attendant qu’ils eussent l’âge d’y prendre part. C’étaient des décurions en expectative et en survivance. Il y en avait vingt-cinq à Canusium auxquels on avait fait cet honneur. En tête de l’album, avant les noms des décurions, se trouvent un certain nombre de personnages importans qui portent le titre de protecteurs ou de défenseurs de la cité (patroni civitatis). Il y en avait dans tous les municipes, et de deux espèces différentes. Les uns étaient d’anciens magistrats qui avaient parcouru avec honneur le cercle des dignités municipales, qui, plusieurs fois duumvirs ou quinquennales, s’étaient attiré dans ces positions la reconnaissance de leurs concitoyens. Quand la petite ville n’avait plus de dignités à leur donner, elle leur conférait ce titre de patronus, après lequel il n’y avait plus rien, et qui les faisait sans contestation les premiers de leur endroit. Les autres n’avaient avec le municipe que des rapports plus éloignés, mais c’étaient des personnages influens qui approchaient de l’empereur, et dont on pouvait avoir besoin dans les affaires graves. Ceux-là devaient représenter les intérêts de la ville auprès du pouvoir central, s’ils étaient jamais menacés. En échange des services qu’on espérait d’eux, on les comblait d’honneurs par avance. Le décret qui les nommait était toujours rédigé dans les termes les plus flatteurs, et l’on envoyait une ambassade solennelle qui était chargée de le leur remettre et le faire graver dans leur maison [1].

Ce qui était le plus remarquable dans cette organisation des municipes, c’est la façon dont les duumvirs, les édiles et les questeurs étaient nommés. On a cru souvent que les comices populaires avaient été supprimés dans les provinces, comme ils l’étaient à Rome depuis Tibère, et que le choix des magistrats municipaux était confié aux décurions, comme celui des magistrats romains au sénat. Il faut avouer que cette supposition était vraisemblable et entièrement conforme à l’idée que nous nous faisons de l’empire. Elle n’était pas vraie cependant, et il n’est plus possible de la soutenir depuis qu’on

  1. On a retrouvé à Rome, sur des plaques d’airain, un décret de la petite ville de Ferentum qui nommait Pomponius Bassus pour son patronus. C’est probablement l’exemplaire qui avait été placé dans la maison de Bassus. Du reste ces patroni n’étaient pas toujours de grands personnages. Les grandes villes choisissaient (des sénateurs ou des consulaires ; les plus petites se contentaient de prendre des tribuns militaires ou moins encore. On a des exemples de femmes et d’enfans qui ont été revêtus de cette dignité.