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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/562

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le monstrueux animal n’était pas aux pieds de son maître, il gardait dans les champs l’âne du monastère, faisait parfois l’office de bête de somme, écartait les voleurs et les eût mangés au besoin par fidélité. Cette fable eut une créance universelle au moyen âge, et plus d’un croisé de l’armée de Godefroy crut apercevoir dans les campagnes de Bethléem, parmi les rochers de la patrie de David, le saint ermite suivi de son lion. La légende est l’apothéose populaire des hommes d’élite, heureux qui sait la mériter ! Nul n’en fut plus digne assurément que celui qui, caché au fond d’une caverne, en un coin de la Judée, fit battre tant de cœurs dans l’univers, et dont ta vie solitaire nous fournit le plus vivant et le plus parfait tableau de son époque.

Une tradition de l’église romaine raconte qu’au VIIe siècle, lors de l’invasion des Sarrasins à Jérusalem, un moine de Bethléem eut une vision : Jérôme lui apparut en songe, et d’une voix impérieuse lui commanda d’enlever son corps pour le porter à Rome dans l’église de la bienheureuse Vierge Marie, aujourd’hui Sainte-Marie-Majeure. Trois nuits de suite, la même image se présenta devant ses yeux, de plus en plus irritée et menaçante, car le moine hésitait ou différait. Résolu enfin à obéir, le pieux voleur, armé d’une torche et d’un levier, se glissa dans la crypte, fouilla le tombeau, et les ossemens de celui qui avait fui le monde pour le désert furent ravis au désert et dispersés dans le monde. Ce récit, tiré d’une chronique qu’on montrait au XVIe siècle dans la basilique de Sainte-Marie-Majeure et qui était destinée à couvrir d’une sorte d’authenticité de prétendues reliques, est rejeté par une saine critique, ainsi que beaucoup d’inventions de ce genre. Nous donnons volontiers la main à cet arrêt de l’histoire. Nous aimons à supposer que le corps de Jérôme n’a point quitté la retraite sauvage qu’il avait disposée avec tant de soin pour sa dormition, suivant l’expression chrétienne, comme on se prépare pour la nuit un lit de repos, à quelques pas de la crèche du Sauveur, près de la salle voûtée, « son paradis d’étude, » plus près encore des chères cendres dont il n’avait voulu être séparé ni dans la vie ni dans la mort.

Le principal des disciples de Jérôme, Eusèbe de Crémone, d’après une opinion probable, prit la direction du couvent d’hommes après le décès de son maître ; Paula continua de diriger les monastères de femmes. Nous ne savons rien de plus. Avec la correspondance de Jérôme s’éteignent les souvenirs intimes de cette société chrétienne de la fin du IVe siècle, si gracieuse, si extatique et si savante : encore quelques lettres d’Augustin, quelques autres aussi de Paulin de Noles, et la nuit se fait sur l’Occident.


AMEDEE THIERRY.