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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/550

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causaient dans l’édifice entier d’une religion fondée sur le péché originel et la nécessité d’une rédemption. « La rédemption ! disait Pélage, elle n’a été que pour les faibles, les forts n’en avaient pas besoin. Quant au péché originel, la foi, non plus que le raisonnement, ne saurait l’admettre : le baptême efface chez les hommes la tache du péché, lorsque les hommes l’ont commis ; mais chez les enfans et chez les justes, qui sont innocens, que viendrait-il effacer ? Rien assurément, et il n’est dans ce cas qu’une sanctification salutaire au nom du Christ. » La prescience de Dieu disparaissait aussi dans le système de Pélage devant la volonté de l’homme, libre d’agir et assez puissant pour marcher à son gré où cette volonté le guidait. — « Avec un ferme propos vers le bien, disait-il, on n’avait besoin ni de la grâce, ni de l’assistance d’en haut : on devenait parfait parce qu’on voulait l’être. Il y avait eu des hommes parfaits sous la loi de Moïse, il y avait eu des justes même en dehors de cette loi et dans les ténèbres de l’idolâtrie. Plus de cérémonies donc, plus d’expiations, plus de prière pour les forts ! tout cela était le lot des faibles ou le rachat d’une ignominieuse lâcheté. »

Cette doctrine superbe, qui faisait l’homme indépendant de Dieu, ou pour mieux dire l’égal de Dieu, et ravalait le sang du Christ jusqu’à en borner les mérites à la rançon des vicieux et des lâches, cette doctrine anti-chrétienne, qui, passant le niveau sur toutes les religions, décernait le salut éternel aux païens et aux Juifs, resta longtemps secrète parmi les adeptes de Pélage, celui-ci ne la dévoilant que par parties avec des réticences, des déguisemens, des désaveux au besoin ; mais pendant qu’il y mettait cette réserve nécessaire, deux de ses disciples, intrépides pionniers du libre arbitre, marchaient de plus en plus loin dans le développement de sa pensée. Le premier, appelé Célestius, alla s’établir en Sicile, d’où il fit rayonner son enseignement sur toute la côte occidentale d’Afrique ; le second, appelé Julianus, se chargea du nord de l’Italie et des Gaules. Célestius, alors diacre et plus tard prêtre, possédait l’instruction littéraire et l’éloquence qui manquaient à Pélage : on lui attribuait les œuvres du maître, quand elles se signalaient par quelque éclat de style. Julianus, fils d’un évêque, évêque lui-même pendant plusieurs années, avait suivi autrefois les leçons d’Augustin, où il avait puisé quelques-unes de ses grandes qualités ; aussi l’évêque d’Hippone, devenu l’adversaire des Pélagiens, trouva-t-il dans ce fils de son école un de ses rudes et plus redoutables jouteurs. Ainsi organisé sur toute la ligne, depuis l’île de Bretagne jusqu’à l’Italie, et depuis les Alpes jusqu’à l’Atlas, le pélagianisme battait en brèche l’église occidentale tout entière.

Pélage commençait à fonder dans la haute société romaine une