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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/55

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lugubres des teintes brouillées, assombries, disent au cœur de l’homme. Autour de son Christ en croix et des saints qui pleurent, le ciel est nébuleux, presque noir, chargé d’orages, et les personnages dressés dans leurs vastes draperies mouvantes, saint Jean dans son énorme manteau rouge, les mains jointes en désespéré, la Madeleine aux pieds de la croix toute ruisselante de cheveux et de plis tombans, la Vierge dans sa triste robe bleue encapuchonnée d’un manteau cendré, tout ce chœur souffrant forme par ses couleurs et ses masses une sorte de clameur et de déclamation grandiose qui monte vers le ciel. — Plus grandiose encore est cette tragédie qu’on nomme Notre-Dame de la Pitié et qui couvre un pan entier de muraille. Cinq figures colossales, — les saints défenseurs de Bologne en larges chapes damasquinées, en frocs terreux, en habits de guerriers, apparaissent ensemble, et derrière eux, dans l’éloignement, on distingue la forme obscure des bastions, les tours de la ville, sur laquelle leur protection s’étend. Au-dessus d’eux et comme à un étage supérieur du monde céleste, le Christ mort entre deux anges qui pleurent étale sa pâleur livide ; plus haut encore, au sommet de la région mystique, une grande Vierge douloureuse enveloppée d’une draperie bleue trouve dans son propre deuil une plus profonde compassion des misères humaines. C’est un fond de chapelle : on en faisait de plus purs et de plus chrétiens aux temps de piété primitive et parfaite ; mais pour la piété agitée des âges ultérieurs, pour une ville catholique et épicurienne, tout d’un coup ravagée par une peste et courbée sous une grande angoisse, il n’y a pas de peinture plus appropriée et plus émouvante.


De Bologne à Ravenne, 18 avril.

Cette campagne semble faite pour plaire à un homme du nord, à des yeux qui, rassasiés de formes trop nettes et lassés par une lumière trop vive, se reposent volontiers sur les horizons vaporeux, indéfinis, remplis d’air humide. Il a plu, les grandes nuées charbonneuses dorment dans le ciel, et à l’horizon traînent jusqu’à terre. Parfois un dos blanc de nuages fait luire son satin au milieu du brouillard pâle ; un soleil invisible chauffe le banc de vapeurs, et çà et là des rayons tamisés percent comme une aigrette de diamans la gaze grisâtre et moite. Vers l’est s’étend une plaine infinie, toute plate. Ses myriades d’arbres forment dans le lointain au bord du ciel une prodigieuse toile d’araignée aux fils brouillés, ténus, innombrables. Leurs cimes encore brunes se marient aux jeunes verdures du printemps, aux saules, aux peupliers bourgeonnans, aux splendides blés verts. La terre a bu largement ; l’eau brille dans les rigoles, dans les fossés, dans les lagunes, et lieue après lieue, à gauche, à droite, les yeux retrouvent toujours dans les