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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/54

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sa robe. Cependant sur un bûcher la sainte, blanche, les yeux au ciel, tend la gorge pendant qu’un petit agneau, symbole de sa douceur, essaie d’approcher pour lécher son pied. Derrière elle, le bourreau, le crâne éclairé, le masque dans l’ombre, tout brun et rougeâtre, fait ressortir par l’énergie de son coloris et la férocité de son visage la pâleur et la suavité de la victime ; tête dure et bornée, excellent boucher, attentif à bien enfoncer le couteau. Au sommet paraît un chœur d’anges qui fait tapage ; le Christ se penche d’un air intéressant pour prendre la couronne et la palme qu’un ange, domestique bien appris, a soin de lui présenter. Et cependant le talent surabonde ; il y a dans toute cette œuvre de la richesse, de la vérité, de l’expression ; Dominiquin est un vrai peintre, il a senti, il a cherché, il a osé, il a trouvé. Quoique né dans un temps où les types étaient connus et classés, il a été original ; il est revenu à l’observation, il a découvert une portion ignorée de la nature humaine. Dans son Pierre de Vérone, l’effroi du saint, son front plissé, contracté, ses mains crispées qui vont au-devant du coup, la figure bouleversée de son compagnon qui se sauve en levant les bras avec un désespoir mêlé d’horreur, toutes les attitudes et les physionomies sont des inventions neuves ; pour la première fois, voici l’expression complète, abandonnée, de la passion ; même la terreur est si vraie, que les deux têtes ont quelque chose de grotesque. Dominiquin n’a jamais peur de la vulgarité. Il part du réel, de la chose vue, et c’est un étrange contraste que celui de son éducation classique et de sa sincérité native, de ce qu’il sait et de ce qu’il sent.

Presque tous les peintres de cette école ont des tableaux ici ; il y en a trois principaux de l’Albane, tous religieux, mais aussi mignards que ses peintures païennes. Par exemple, dans son Baptême de Jésus, les anges sont des pages galans de bonne maison ; peut-être est-il de tous les maîtres celui qui exprime le mieux le goût de cette époque, doucereux et fade, amateur de nudités sentimentales et de mythologie souriante. — Cinq ou six tableaux du Guerchin aux tons cadavéreux, aux puissans effets d’ombre, sont frappans, mais inférieurs à ceux que j’ai vus à Rome. — Au contraire ceux du Guide sont supérieurs. Je ne connaissais de lui que les œuvres de sa seconde manière, presque toutes grises, blafardes, sans corps ni substance, fabriquées vite et de recette, simples contours agréables, d’une élégance mondaine et facile, mais qui n’enferment point un être solide et vivant. Il avait pourtant un beau génie, et si le caractère eût chez lui égalé le talent, il était fait pour monter au premier rang dans son art. Ici, dans la verdeur et la sève de son invention primitive, il est tragique et il est grand. Il n’est point encore tombé dans le coloris délavé et déteint, il sent la puissance dramatique des tons et tout ce que les fortes oppositions, les tristesses