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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/501

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vous eussiez, infailliblement perdu la vie si un tribun, vous arrachant aux mains des séditieux, ne vous eût transféré sous bonne escorte à Césarée, car les Juifs, qui croyaient voir en vous un fourbe et un destructeur de la loi, avaient soif de votre sang. De Césarée vous fûtes envoyé à Rome, où vous prêchâtes Jésus-Christ aux Juifs et aux chrétiens dans une petite maison que vous aviez louée ; puis ce sang que les Juifs n’avaient pu verser, vous l’avez offert à l’épée de Néron, pour rendre un témoignage plus public et plus éclatant à la vérité de votre foi. »

Jérôme concluait que dans une affaire aussi imparfaitement connue, où nous n’avons pour tout document que le récit de Paul, dans lequel perce évidemment l’intention de fortifier par un exemple la doctrine de liberté évangélique base de sa prédication, il ne fallait pas légèrement condamner l’apôtre Pierre, que l’explication puisée dans les traditions de l’Orient, principalement dans celles de l’église d’Antioche, où le fait s’était passé, avait le double avantage de mettre à couvert le caractère des deux apôtres et d’être conforme aux habitudes de l’esprit oriental, — qu’enfin il était mal d’afficher aux yeux du monde, à propos d’une question qui n’intéressait point le salut, un prêtre son ami, les plus grands docteurs de l’interprétation grecque et toute une moitié de la chrétienté, comme des sacrilèges qui prêchaient le mensonge officieux sous l’autorité des Écritures.

La controverse finit là : l’un et l’autre adversaire y avaient montré les rares, mais différentes qualités de leur génie, — Augustin son exposition calme et l’artifice admirable de ses déductions logiques, Jérôme son ironie mordante, son profond savoir historique et l’éclat souvent merveilleux de son style. Les malentendus blessans de la correspondance s’effacèrent peu à peu de leur souvenir, et il ne resta plus entre ces deux hommes qu’une amitié sincère. Quant à la dispute de saint Pierre et de saint Paul, elle continua d’être appréciée diversement des deux côtés de la Méditerranée ; les églises d’Orient restèrent fidèles à l’explication traditionnelle qui lavait également les deux apôtres : l’interprétation morale réussit mieux en Occident, où Augustin l’emporta. Le porte-clés du royaume des cieux resta donc dans l’opinion de l’église romaine, dont il était cependant le fondateur, un disciple peu intelligent des volontés du maître, qui tantôt reniait sa personne et tantôt sa doctrine, vrai contraste de pusillanimité et de grandeur, condamné à osciller toujours entre la faute et le repentir, mais rachetant glorieusement sa faiblesse par son humilité et ses larmes.


AMEDEE THIERRY.