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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/499

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je me traîne modestement sur la trace des vieux interprètes de nos églises. Regarde néanmoins, bienheureux évêque, où de pareilles doctrines peuvent te mener. Cérinthe, cet ennemi de saint Pierre, ce rival diabolique qui élevait son évangile particulier en face du prince des apôtres, ne pensait pas autrement que toi. Ébion n’a pas enseigné une autre doctrine. Tous deux se sont dits chrétiens en restant Juifs, et leurs fausses églises du Christ n’ont été que des synagogues de Satan. Aussi l’église universelle, à commencer par les apôtres, les a déclarés anathèmes ; mais leur hérésie n’est pas morte avec eux, et le même anathème pèse encore aujourd’hui sur leurs successeurs. Oui, il existe au sein des synagogues de l’Orient une secte de Minéens, plus connus sous le nom de Nazaréens, gens que les pharisiens eux-mêmes condamnent, qui croient au même sauveur que nous, et, voulant être tout à la fois chrétiens et Juifs, ne sont ni l’un ni l’autre. Ta doctrine nous forcerait non-seulement de les absoudre contre l’église, mais de les respecter, de les admirer comme des enfans directs de saint Pierre, de vrais chrétiens sortis de l’Ancien Testament. Si ta compatissante amitié a cru devoir travailler à la guérison de ma blessure, qui n’est après tout qu’une piqûre d’aiguille, songe aussi toi-même à la tienne, qui, à côté de l’autre, ressemblerait à un coup de lance, car le mal d’avoir pu adopter, même inconsidérément, des opinions invétérées, professées par des docteurs illustres, est moindre que celui de soutenir une hérésie contre la chrétienté tout entière. Sois-en sûr : si nous ne pouvons nous dispenser de recevoir les Juifs avec leurs cérémonies et de mélanger au milieu de nous les pratiques de la synagogue à celles de l’église, les Juifs ne se feront point chrétiens, mais les chrétiens se feront Juifs.

« Ton système est celui-ci : Pierre avait le droit de judaïser, et de judaïser sans déguisement ; Paul ne le pouvait que par simulation, et la remontrance, assez aigre d’ailleurs, de cet apôtre à son chef s’adressait non pas à l’acte de Pierre judaïsant, mais à une circonstance particulière de cet acte. — Voilà ce que tu dis et ce que tu penses puisque tu le dis ; il te reste maintenant à nous prouver par ta propre expérience, saint et vénérable pape, que ce que tu penses est véritable. Sois conséquent avec toi-même. Permets qu’un Juif qui se fera chrétien dans ton église circoncise son enfant nouveau-né, qu’il garde le sabbat, qu’il s’abstienne des viandes que Dieu a créées pour en user avec actions de grâces, qu’il immole un agneau le soir du quatorzième jour du premier mois, etc. Laisse-le vivre publiquement de la sorte, tu le dois à tes opinions ; mais non, tu ne le feras pas, tu condamneras ton propre système plutôt que ta religion, car tu es chrétien et incapable d’un sacrilège. Bon gré mal gré, tu renonceras à tes hypothèses, et tu