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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/494

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craint qu’on ne m’accusât d’arrogance envers un évêque, si je censurais un peu aigrement mon censeur, surtout quand je rencontre dans sa lettre plus d’un passage qui sent l’hérésie.

« Crois-moi, ne nous acharnons pas à nous battre comme des enfans, et ne donnons point sujet à nos amis ou à nos envieux de prendre parti dans nos querelles. Si mes paroles te paraissent sévères, c’est que je veux avoir pour toi une amitié franche et chrétienne, et ne rien garder dans mon âme qui ne soit aussi sur mes lèvres, car, après avoir vécu depuis ma jeunesse jusqu’à l’âge que j’ai dans un pauvre monastère, travaillant avec de saints frères à la sueur de mon front, il me conviendrait mal d’écrire contre un évêque de ma communion, un évêque que j’ai commencé d’aimer avant même que de le connaître, qui le premier m’a demandé mon affection, et que je vois avec bonheur s’élever après moi dans la science des Écritures.

« Les devoirs de l’amitié m’avaient aussi retenu la main. Tu aurais pu en effet te plaindre d’une réponse inconsidérée et me dire : « Quoi donc ! Pour te croire le droit de me parler ainsi, as-tu vérifié ma lettre ? as-tu reconnu ma signature ? Est-ce sur de légères apparences qu’il fallait outrager un ami et lui imprimer la honte des méchancetés d’autrui ? » Voilà le sentiment qui m’empêche de répondre à la lettre dont je parle et qui me porte à t’écrire ceci : envoie-moi la même pièce souscrite de ta main, ou cesse de provoquer un vieillard qui ne souhaite que de rester caché au fond de sa cellule. Que si l’amour de la gloire t’aiguillonne, si tu veux exercer et montrer ton savoir, cherche de nobles jeunes gens bien diserts, comme Rome en possède beaucoup, dit-on, qui puissent et osent se prendre corps à corps avec toi, et dans la dispute des saintes Écritures croiser le fer avec un évêque. Quant à moi, jadis soldat, maintenant, vétéran, mon métier est de chanter tes victoires et non de t’aller opposer des membres que les années ont affaiblis. Si tu persistes à me provoquer en me demandant une réponse, songe au vieux Fabius Maximus, qui sut déjouer par ses retards prudens les attaques juvéniles d’Annibal…

« Tu me protestes que tu n’as fait aucun livre contre moi ; mais alors comment se fait-il qu’il y en ait un qui court l’Italie sous ton nom ? et si ce livre n’est autre chose que ta lettre et que tu la désavoues par ta protestation, pourquoi veux-tu me forcer d’y répondre ? Je ne suis pas assez stupide pour me chagriner d’une différence entre ton opinion et la mienne sur une matière quelconque ; mais ce qui blesse l’amitié, ce qui en viole les droits sacrés, c’est de relever, comme tu fais, toutes mes paroles, de me demander compte de mes ouvrages, de vouloir que je les corrige à ta façon, de m’exhorter enfin à la palinodie, afin que par tes soins je