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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/493

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exhortait Jérôme à s’occuper plutôt d’une traduction latine de la Bible d’après les interprètes grecs, oubliant ou ignorant que le solitaire l’eût déjà fait.

Jérôme finit par condescendre aux désirs réitérés d’Augustin en acceptant la controverse, car au fond il aimait l’évêque d’Hippone, et quand on faisait vibrer à son oreille la corde de l’affection, ses rancunes ne duraient guère ; peut-être aussi n’était-il pas fâché de battre celui qui l’avait provoqué avec tant d’assurance, et de le battre en face de cette église orientale, dont il traitait les doctrines d’une façon si hautaine et si peu méritée. Cependant il voulut, avant de mettre le pied dans la lice, décharger son cœur une bonne fois, afin que le levain du passé ne vînt plus troubler par la suite ni son jugement ni leur amitié. C’est ce dont il s’acquitta à souhait dans une première lettre toute personnelle, laquelle sert en quelque sorte de préface à la seconde.

« Seigneur vraiment saint et très heureux pape, lui dit-il, tu m’écris lettres sur lettres afin de me forcer de répondre à une certaine pièce dont le diacre Sysinnius m’a apporté une copie sans signature. Tu affirmes m’avoir envoyé cette pièce, qui en effet m’est adressée, une première fois par notre frère Profuturus, une seconde fois par je ne sais qui, et tu ajoutes que Profuturus, nommé évêque, puis mort subitement, n’avait pas fait le voyage de Palestine, tandis que l’autre, dont tu me tais le nom, changeant d’avis au moment de s’embarquer, était resté à terre par crainte de la mer. Si cela est, je ne saurais assez m’étonner que la lettre dont il s’agit soit, comme on me le raconte, dans les mains de tout le monde, à Rome et en Italie, à ce point que le même diacre Sysinnius, mon frère, en a trouvé une copie il y a environ cinq ans, non pas en Afrique ni chez toi, mais dans une île de l’Adriatique.

« L’amitié ne doit admettre aucun soupçon, et il faut parler avec un ami comme avec un autre soi-même. Je te dirai donc nettement que plusieurs de nos frères, « purs vases du Christ, » comme il en existe un grand nombre à Jérusalem et dans les lieux saints, me suggéraient l’idée que tu n’as pas agi en tout cela d’un cœur simple et droit, mais qu’amoureux de la louange, des petits bruits, de la gloriole du monde, tu avais cherché l’accroissement de ta renommée dans l’affaiblissement de la mienne, faisant en sorte que beaucoup connussent que tu provoques et que je tremble, que tu écris comme un docte et que je me tais comme un sot, qu’enfin j’ai trouvé qui savait imposer à ma loquacité la mesure et le silence. Je l’avoue ingénument à ta béatitude, voilà la raison qui m’a d’abord empêché de te répondre ; puis j’hésitais à croire la lettre de toi, ne te jugeant pas capable de m’attaquer, comme dit le proverbe, « avec une épée enduite de miel ; » en troisième lieu, j’ai