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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/480

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communauté des fidèles incirconcis pour se réunir à des circoncis venus de l’église de Jérusalem. Jérôme donnait de cette scène, de son caractère et de ses causes une interprétation qui ne plut point à Augustin. Placé, suivant sa coutume, au point de vue philosophique, le rigide docteur crut même trouver dans le commentaire qu’il lisait une grave erreur de morale et plus que cela un quasi-sacrilége, à savoir la justification du mensonge officieux par l’autorité des Écritures. Ceci a besoin d’explication.

Le christianisme, né en Judée, se recruta d’abord d’élémens juifs : « premièrement les Juifs, ensuite les gentils, » disait l’apôtre des gentils lui-même. Il n’en pouvait être autrement. Quel peuple en effet eût été appelé le premier à embrasser la nouvelle alliance, sinon celui qui vivait sous l’ancienne, qui possédait comme un patrimoine de ses ancêtres les livres sacrés, fondement de l’Évangile. qui avait annoncé le Messie aux nations par la voix de ses prophètes, et du sein duquel enfin ce Messie devait naître ? Le chrétien sorti des gentils devait passer par la connaissance des livres hébreux pour y puiser le témoignage et la certitude de sa foi : le Juif y était initié d’avance. Il faut dire aussi que nul peuple au monde ne semblait mieux préparé à recevoir un enseignement moral dont la religion fût la base : chaque Juif connaissait et discutait sa loi, savait par cœur les Écritures, suivait des docteurs ou prêchait lui-même ; chaque Juif était disciple ou maître, et la nation, prêtres, rabbins, hommes de labeur manuel, se partageait en sectes dont l’interprétation ou la réforme des institutions mosaïques était l’occupation journalière. On avait admiré en Grèce la classe élevée de toute une nation s’intéressant aux matières philosophiques et se plaisant à les discuter : la Judée entière était une école religieuse. Et que l’on ne croie pas que la condition des apôtres du Christ, presque tous gens de métier, offrît rien d’étrange dans ce pays : des laboureurs, des artisans, des pasteurs avaient figuré soit parmi les auteurs de l’Ancien Testament, soit parmi ceux du Talmud, et l’exemple s’en représenta plus tard chez les savans de Tibériade, compilateurs de la Mischna. A toutes les époques de l’histoire des Juifs, de grands rois ou de courageux citoyens sortirent des rangs du peuple. Le dernier héros de la Judée contre les Romains, Barcobécas, était un artisan.

Ce fut donc parmi les Hébreux, meurtriers de Jésus, que l’Évangile dut trouver et trouva ses premières et plus profondes racines : mais si le Juif était plus près du christianisme que le gentil par son éducation et sa loi, il en était plus loin par son caractère exclusif, son horreur de l’étranger et cette superstition des formes qui emprisonnait sa vie dans des observances sans nombre. La plus respectable, la plus savante des sectes juives, celle des pharisiens,