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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/444

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genoux ; derrière son second père se tenait une jeune fille, une autre Annie plus jeune, mais plus élancée, grande et avec de beaux cheveux, et de sa main élevée elle agitait un bout de ruban et un anneau pour amorcer le baby, qui étendait ses mous petits bras, essayait de saisir le jouet et le manquait toujours ; alors tous riaient. Puis, à gauche du foyer, il vit la mère qui regardait souvent du côté de l’enfant, mais se tournait de temps à autre pour causer avec son fils, qui se tenait derrière elle, grand et robuste, et disant quelque chose qui lui plaisait, car il souriait. » A ce spectacle, Enoch se sentit frémir et eut envie de crier ; mais il retint ce cri, qui « en un instant, comme la trompette du jugement, aurait mis en pièces tout le bonheur de ce foyer. » Il se retira silencieusement, et lorsqu’il fut éloigné, terrassé par le poids de l’émotion, il enfonça ses doigts dans la terre humide et pria ainsi : « C’est trop dur à supporter. Oh ! pourquoi m’ont-ils ramené de là-bas ? O Dieu puissant, bienheureux Sauveur, toi qui m’as soutenu dans mon île déserte, soutiens-moi, père, dans ma solitude, un peu plus longtemps ; aide-moi, donne-moi la force de ne pas lui dire, de ne jamais lui laisser savoir la vérité ! Aide-moi à ne pas détruire sa paix ! Mes enfans aussi ! ne puis-je leur parler ? Ils ne me connaissent pas. Non, je me trahirais moi-même ; jamais. — Pas de baiser de père pour moi ! — La fille, comme elle ressemble à sa mère, et ce garçon, mon fils ! »

Enoch tint la promesse qu’il fit ce soir-là, et vécut inconnu de tous, dans sa ville natale, du travail de ses mains. Seulement, lorsqu’il se sentit près de la mort, il appela son hôtesse et lui révéla le fatal secret. Elle le pressait de voir ses enfans avant de mourir, mais il s’y refusa bravement : « Il n’y en a qu’un seul de mon sang qui m’embrassera dans le monde à venir ; cette boucle de cheveux est à lui, elle la coupa à mon départ et me la donna ; je l’ai toujours portée depuis et je pensais l’emporter dans la tombe, mais maintenant j’ai changé de sentiment, car le le verrai lui-même, mon enfant, au sein du bonheur éternel ; donc, quand je ne serai plus, prenez cette boucle et donnez-la-lui, elle lui sera peut-être une consolation, et lui prouvera en outre qu’Enoch était bien moi… » La troisième nuit après cette conversation, pendant qu’Enoch sommeillait immobile et pâle, et que Miriam le veillait en s’assoupissant par intervalles, la mer poussa un appel si terrible que toutes les maisons du port en tremblèrent. Il s’éveilla, se leva, étendit les bras en avant en criant d’une voix forte : « Une voile, une voile ! je suis sauvé ! » Puis il retomba et ne parla plus. Ainsi passa de ce monde cette âme robuste et héroïque… »

Tel est ce beau et simple poème, si simple qu’il devrait, semble-t-il, dispenser de tout commentaire. L’action est si nette, si claire