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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/434

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ses enfans aux langes et s’entretenir avec ses vieillards des jours qui ne sont plus ?

Je voudrais mettre le lecteur à même de juger du mérite de Tennyson dans les peintures de la réalité familière, et pour cela je choisis le petit poème intitulé : La Grand’mère, que je me décide à traduire en entier. Figurez-vous que quelque bonne femme de tableau hollandais, la mère de Gérard Dow par exemple, vieillie encore d’une vingtaine d’années, prenne la parole et vous fasse la confidence de sa vie.


« Et Willy, mon premier-né, il est mort, dites-vous, petite Annie ? — Rose et blanc, et solide sur ses jambes, c’est lui qui a l’air d’un homme ! — Et la femme de Willy a écrit ; elle n’eut jamais bien bonne tête, ce ne fut jamais la femme qu’il fallait à Willy ; mais il ne voulut pas m’écouter.

« Car voyez-vous, Annie, son père à elle n’était pas un homme à économiser, il n’avait pas une tête aux affaires, et il s’enivra jusqu’à se mettre au tombeau. Jolie vraiment, oh ! bien jolie ! mais j’étais pour ma part opposée à ce mariage. Oh ! oui, mais il ne voulut pas m’écouter. — Et ainsi Willy, dites-vous, est mort ?

« Willy, ma beauté, mon premier-né, la fleur de mon troupeau ; jamais un homme ne put le flanquer par terre, car c’était un rocher que Willy. « Voilà une jambe pour un enfant de huit jours ! » me dit le docteur, et il jurait qu’il n’y avait pas un pareil enfant, cette année-là, dans vingt paroisses à la ronde.

« Robuste des poignets et solide sur ses jambes ; mais tranquille de la langue ! J’aurais dû partir avant lui, je m’étonne qu’il soit parti si jeune ; je ne peux pas pleurer sur lui : je n’ai plus longtemps à rester ; peut-être même le verrai-je plus tôt que je ne l’aurais vu, car il vivait bien loin de moi.

« Pourquoi me regardez-vous, Annie ? vous croyez que je suis dure et froide ; mais tous mes enfans sont partis avant moi, et je suis si vieille : je ne peux pas pleurer pour Willy, pas plus que je ne peux pleurer pour les autres ; seulement à votre âge, Annie, j’aurais pleuré avec les meilleurs.

« Car je me rappelle une querelle que j’eus avec votre père, ma chérie, tout cela pour une méchante histoire qui me coûta plus d’une larme.. Je veux dire votre grand-père, Annie ; cela me valut un monde de chagrins ; il y a soixante-dix ans, mon bijou, il y a soixante-dix ans.

« Car Jenny, ma cousine, était venue ici, et je savais parfaitement bien que Jenny avait fait un faux pas dans son temps ; je le savais, mais je n’en disais rien. Et elle, la voilà qui vient et se met à me calomnier, la vile petite menteuse ; mais la langue est un feu, vous savez, ma chérie, la langue est un feu.

« Et le curé prit cela pour texte de son sermon cette semaine-là, et il dit qu’un mensonge qui est une demi-vérité est toujours le plus noir des mensonges, qu’un mensonge qui est tout mensonge peut être accosté et combattu à mort, mais qu’un mensonge qui est en partie une vérité est une chose bien plus difficile à combattre.