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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/430

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immatériel, de plus personnel, dans le génie de ces grands poètes. Il a fait sous ce rapport de vrais prodiges, et tous ses lecteurs savent avec quel art il a ressuscité surtout la vivacité, la mélancolie des petits chants lyriques de Shakspeare. Il y a telle de ses strophes qui, par la coupe, le tour et la musique, peut rivaliser avec telle de ces ballades incomparables dont Shakspeare parsème ses pièces de fantaisie. Toutefois, après avoir admiré chez lui ce don de rendre et de saisir la beauté, nous devons dire que beauté chez lui est le plus souvent synonyme d’élégance, ou du moins que son imagination semble n’avoir jamais établi de différence sensible entre ces deux choses pourtant très distinctes, et que l’impression que laissent ses tableaux est plutôt d’ordinaire une impression de grâce qu’une impression de grandeur.

Un autre don de Tennyson qui est comme le complément du premier et se confond presque avec lui, c’est le don de bien dire. Il a dans le style poétique quelque chose d’analogue à cette qualité oratoire qu’on exprime par l’épithète de disert. Ce n’est pas un poète éloquent, c’est un poète qui parle bien. Si quelqu’un sait appliquer aujourd’hui la fameuse règle de notre régent du Parnasse sur la valeur d’un mot mis en sa place, à coup sûr c’est Tennyson. Il n’a à aucun degré cette inspiration de tempérament, cet enthousiasme de l’âme qui font déborder le génie et lui font rouler des flots de poésie comme un fleuve roule ses eaux, et cependant l’élément lyrique est presque aussi abondant dans cette poésie tranquille et sobre que dans les poésies les plus tumultueuses. Son vers, qui marche d’une allure paisible, ressemble d’abord à une ligne de prose élégante, mais tout à coup un mot heureusement placé vient à briller, et de même qu’une seule lampe suffit à remplir de lumière tout un appartement, cet unique mot suffit à remplir de poésie toute une page. Ne cherchez donc pas chez lui cette agglomération d’images, cet entassement de comparaisons qui font ressembler d’ordinaire la poésie lyrique à une sorte d’émeute idéale, et feraient parfois désirer au critique qu’il fût possible de porter une loi sévère contre les attroupemens de métaphores ; ici le bon goût tient la place du luxe, et par des images soigneusement espacées, des épithètes rares et sévèrement choisies, des comparaisons bien adaptées à leur juste objet, le poète arrive à produire une impression générale d’ordre, d’harmonie et de clarté qui n’a peut-être jamais été obtenue avec une plus grande sobriété de moyens.

Ce don d’exprimer et de saisir la beauté est un grand privilège ; cependant il se paie comme tous les dons, et le prix est trop souvent un affaiblissement de sympathie pour les joies et les douleurs de nos semblables, une tiédeur de cœur pour les intérêts dont vit l’humanité générale, une sorte d’indifférence de dilettante et de