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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/429

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dans l’expression de l’héroïsme et de l’amour ; partout, qu’il s’agisse de joie ou de tristesse, une paix si profonde que mon seul souci, pendant que j’essaie d’en tracer le caractère, est d’employer à mon insu quelque mot qui détone, quelque épithète qui fasse trop de bruit.

Comme il n’a fait résonner aucune des très grandes cordes de l’âme, son originalité n’est pas saisissante, voyante, comme celle d’autres poètes, et ne se révèle pleinement qu’aux yeux des initiés ; cependant c’est une des organisations les plus complètement poétiques qui existent. Son originalité consiste dans une aptitude à saisir la beauté qui est d’une incomparable finesse. Il possède cette aptitude à un tel degré que ce serait à croire que ce fils d’un clergyman du Lincolnshire n’a jamais été entouré dès l’enfance que de beaux spectacles et de visages soigneusement triés. Il nous est arrivé autrefois, pour marquer nettement sa place parmi les poètes, de dire qu’il était page à la cour des fées ; mais vraiment on aimerait parfois à prendre cette fantaisie d’imagination pour une réalité, à penser que c’est dans cette cour élégante qu’il a fait l’éducation de ses yeux et de ses sens, et appris à comprendre cette beauté qui plus que toute autre est préférée des fées. La beauté qu’exprime Tennyson en effet, c’est moins la beauté plastique, celle qui consiste dans les formes et les lignes, que la beauté qu’on peut appeler féerique, celle qui consiste dans les mouvemens, les attitudes et les phénomènes fugitifs qui accompagnent sur la personne extérieure les sentimens et les pensées de la personne morale. Ce qu’il saisit à merveille, c’est la beauté insaisissable, celle que l’indigent langage humain ne sait exprimer d’ordinaire autrement que par le fameux et banal je ne sais quoi, celle qui séduit irrésistiblement le pauvre cœur humain sans qu’il puisse d’ordinaire donner de son amour une raison plus complète qu’un insuffisant parce que. Même aptitude à saisir l’insaisissable lorsqu’il se présente ailleurs que dans le monde de la matière et de la chair, dans l’héroïsme et la noblesse par exemple. Ce qu’il reproduit dans l’héroïsme, c’est moins la beauté de l’acte lui-même que la beauté du mouvement par lequel l’âme le produit ou l’accompagne nécessairement, ce quelque chose d’invisible qui est comparable à un geste bien fait, à une gracieuse inflexion des membres ou à une attitude heureusement trouvée. Dans les grandes œuvres littéraires, qu’il connaît si bien, chez un Shakspeare, chez un Spenser, chez un Milton, ce qui le frappe avant tout et ce qu’il attrape avec une adresse d’une sûreté consommée, ce n’est pas cette beauté de l’ensemble qui est comme le résultat net de leur inspiration ; non, c’est la forme, la coupe, le tour, une certaine manière de modérer l’allure du rhythme ou de presser son mouvement, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus