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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/428

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Les poèmes de M. Tennyson appartiennent à cette élite d’œuvres qui, ne comptant pas pour leur succès sur la surprise du public, peuvent attendre sans impatience les retards de la critique. Ces mots de tranquillité, de fierté paisible, que notre plume vient de laisser tomber, ne sont jamais mieux à leur place que lorsqu’il s’agit de parler de cet heureux poète chez qui tout est calme, même ce qui est d’ordinaire le plus bruyant, à savoir : la célébrité. Je ne puis jamais songer à M. Tennyson sans songer en même temps à l’opinion de ces philosophes qui prétendent que les choses extérieures obéissent à l’âme qui les possède au point de prendre sa ressemblance, si contraires et si rebelles qu’elles soient. Nous savons tous de combien de tapages et de voix discordantes est faite une gloire ; mais la gloire d’Alfred Tennyson, une des plus incontestées qui existent, est discrète comme son talent. Il a réalisé ce miracle de gagner la popularité en la faisant renoncer aux conditions qu’elle met d’ordinaire à ses faveurs. Chose inouïe, il n’y a pas de clameurs dans cette renommée, il n’y a pas de sottise dans cette popularité. A quoi tient ce renversement des lois ordinaires ? Peut-être simplement à cette raison que sa poésie est sans emphase et son style sans mauvais goût, et que la musique secrète qui règle les mouvemens du monde moral comme les mouvemens du monde physique pour ramener toutes choses à l’harmonie ne pouvait permettre que la gloire du poète eût un caractère en désaccord avec son génie. Les sentimens qu’il inspire sont, eux aussi, de nature silencieuse et discrète. Avez-vous remarqué la différence des manifestations que provoque le don de sympathie selon les personnes qui le possèdent ? Il en est dont l’approche soulève immédiatement les hourrahs et les acclamations joyeuses ; il en est d’autres qui sont saluées par le langage expressif et muet des sourires et des regards. Les sentimens que fait naître Tennyson sont de même nature que cette dernière sympathie. Il ne provoque pas l’enthousiasme, et certes je ne crois pas que nul, en le lisant, ait jamais posé le livre avec transport pour arpenter sa chambre à grands pas, mais plus d’une fois pendant cette lecture les yeux se détourneront de la page commencée et regarderont vaguement devant eux comme s’ils cherchaient une ombre absente. Il n’est point pathétique non plus, mais plus d’une fois à quelques-uns de ces mots si bien choisis où se révèle une sensibilité noblement contenue, à quelques-unes de ces inflexions de voix où tremble une mélancolie élégante, des larmes, — ces larmes sans objet, idle tears, qui lui ont inspiré un si beau chant, — viendront au bord des paupières pour témoigner d’un attendrissement vague comme elles. Partout des images de silence et de tranquillité, même dans l’expression de l’angoisse et de la douleur, partout un sentiment de calme et de repos même