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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/426

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en effet la conclusion de ce grand drame de Faust dans les données de la philosophie de Goethe. Supposez ce que le poème pourrait être, s’achevant dans les froides conceptions du panthéisme. Essayez de concevoir ce que serait le salut abstrait de Faust s’évanouissant dans l’infini, dont il a été une apparition éphémère, s’absorbant dans cette « unité éternelle qui se crée elle-même d’éternité en éternité ! » L’artiste a fait violence au philosophe ; son instinct esthétique ne s’y est pas trompé, et ce n’est pas une des moindres singularités de ce poème panthéiste que de se terminer par ces magnificences de l’immortalité chrétienne, qui, depuis Dante, n’avaient pas été célébrées avec cette puissance et cet éclat.

Telle est la construction esthétique du drame, qui trouve une sorte d’unité dans les progrès de l’activité de Faust, enfin sauvé et triomphant. Goethe est le poète prédestiné d’un temps comme le nôtre, qui prétend concilier, dans ses aspirations confuses, la foi à la liberté, une morale active et même quelques vagues espérances d’immortalité avec un panthéisme scientifique qui les rend impossibles et logiquement les détruit. C’est à ce point de vue qu’il nous a paru qu’une étude d’ensemble sur la philosophie de Goethe pouvait avoir son intérêt, moins encore par l’originalité de ses argumens ou la puissance de ses idées que par sa ressemblance avec l’esprit de notre époque. Nous avons vu naître cette philosophie, nous l’avons suivie dans ses développemens et ses transformations sous les influences les plus diverses ; nous l’avons vue, par une hardiesse éclectique qui va jusqu’à la contradiction, absorber dans son sein les élémens les plus disparates, fidèle à elle-même uniquement sur un point, mais capital, sur la question du principe et des origines des choses. En étudiant un homme, c’est tout un siècle que nous avions en vue. Nous pensons avoir mis en lumière les singularités et les incertitudes de ce naturalisme qui essaie d’échapper à la loi de son essence en se spiritualisant. Il nous a suffi, chemin faisant, de les indiquer, sans nous arrêter longuement à les combattre. Et si quelques-uns de nos lecteurs nous ont trouvé trop indulgent pour Goethe lui-même en dépit de la métaphysique, qui le condamne, en dépit même de la logique, qui ne souffre pas ces réserves et ces partages, nous porterons légèrement ce reproche : nous n’avons pas à nous excuser d’avoir été sympathique et respectueux devant cette universalité du génie qui a tenté, par l’art comme par la science, de s’égaler à l’universalité des choses, et qui, s’il a échoué, a laissé du moins dans les ruines mêmes de-son effort et sur chacun des fragmens de sa pensée la marque de la grandeur.


E. CARO.