Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/425

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


d’être l’humanité, a été un homme ; il a connu les douleurs et les passions de la vie réelle, il a été aimé d’un amour immortel. Ces sortes d’affections sublimes, assez puissantes pour vaincre la mort, attirent incessamment en haut nos sentimens, nos volontés, nos pensées ; tout cède en nous à cette attraction mystique : noble croyance qui fait de l’amour ressenti par une âme pure l’agent mystérieux du progrès moral pour les âmes encore engagées dans la lutte humaine ! Dans la grande scène du salut de Faust, parmi ces chants lyriques qui éclatent de toutes parts au-devant du cortège des anges, parmi ces voix des saints anachorètes disposées aux divers degrés de la montagne sainte et qui s’élèvent vers Dieu comme l’harmonie virile des fortes âmes et des grandes pensées, plus haut, parmi ces chœurs de pénitentes sanctifiées dont l’ardente supplication monte vers la Mater gloriosa, écoutez cette supplication plus tendre et plus émue de celle qui autrefois s’appelait Marguerite.


« UNA PŒNITENTIUM. — Daigne, ô daigne, Vierge incomparable, tourner ton visage propice vers mon bonheur ! Celui que j’aimai sur la terre, désormais en repos, est de retour… Entouré du chœur sublime des esprits, le nouveau-venu se reconnaît à peine, il soupçonne à peine sa nouvelle vie… Vois comme il s’arrache à tous les terrestres liens de son ancienne enveloppe, et comme sous ses vêtemens éthérés se montre la vigueur première de la jeunesse ! Permets-moi de l’instruire ! Le nouveau jour l’éblouit encore.

« MATER GLORIOSA. — Viens, élève-toi à de plus hautes sphères : s’il te devine, il te suivra.

« CHORUS MYSTICOS. — Tout ce qui passe n’est que symbole ; ici les choses imparfaites s’accomplissent, l’ineffable est réalisé ; le charme éternel de la femme nous élève aux cieux. »


A quelque point de vue que soit placé l’esprit du lecteur, il ne peut manquer de ressentir l’émotion sacrée de ces dernières scènes où le grand poète, malgré les glaces de l’âge, s’est retrouvé tout entier, comme pour l’inspiration suprême et le chant d’adieu de son génie. Hymnes d’amour divin, saintes ivresses, idéale harmonie des âmes dont chacune ne semble plus être qu’une pensée ou qu’une parole de Dieu, telle est cette scène admirable où tout est lumière mystique et mélodie sacrée. On sent que l’âme du poète s’est elle-même comme enchantée de ces mystères et de ces splendeurs. Il se félicite, après avoir achevé cette scène, d’avoir eu recours à la symbolique et à la mystique chrétienne. « Au milieu de ces tableaux supra-sensibles dont à peine on a un pressentiment, je me serais perdu dans le vague, si en me servant des personnages et des images de l’église, qui sont nettement dessinés, je n’avais pas donné à mes idées poétiques de la précision et de la fermeté [1]. » Imaginez

  1. Conversations avec Eckermann, trad. citée, t. II, p. 300.