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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/422

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félicité la plus haute, celle de travailler pour le bonheur des hommes, elle est encore troublée, elle est inquiète. Quelque chose en corrompt secrètement la source intérieure. A mesure que l’âme de Faust s’améliore par l’exercice désintéressé de ses facultés, il s’aperçoit que l’action n’est pas tout, que l’intention n’est pas tout non plus, qu’il faut aussi, pour que le résultat soit pur, pour que le bien soit complet, que les moyens au prix desquels on l’obtient soient eux-mêmes sincères, naturels et purs. Or Méphistophélès est toujours là, empoisonnant de sa secrète infamie l’air qu’il respire, corrompant ses plus nobles desseins, détournant à chaque instant sa haute raison de la voie droite par des idées de violence et d’injustice, toujours empressé à le servir dans ses grands projets, mais en réalité les détruisant en partie, les altérant dans le détail, les déshonorant autant qu’il est en lui par les inspirations mauvaises qu’il y mêle. Fidèle jusqu’au bout à son rôle, Méphistophélès représente auprès de Faust, qui ne cesse pas de s’élever dans les sphères de l’activité morale, cette part de vulgarité et de bassesse ou de violence inique répandue parmi les plus nobles desseins de l’humanité héroïque comme par une sorte d’ironique fatalité qui empêche le beau et le bien ici-bas d’être absolument bon, absolument beau. Voyez agir près du héros, occupé à le diminuer en le corrompant, ce railleur prédestiné de toute grandeur et de toute beauté ! Au milieu de la prospérité croissante de ce peuple idéal que gouverne le sceptre facile de Faust, le meilleur des souverains, un roi industriel, uniquement soucieux d’augmenter par ses richesses croissantes ses moyens d’action contre la misère et la souffrance, voyez-vous sur la dune voisine la petite maison de Philémon et de Baucis et l’humble chapelle qui s’élève à côté ? Au comble de son bonheur, Faust se laisse troubler par cette vue. L’idée de ces vieux débris des civilisations arriérées et des religions disparues, cette ombre au vaste tableau du progrès, habilement présentée à chaque instant et sous toutes les formes par l’ironie satanique, l’inquiète et l’irrite. Il faut que cela disparaisse. Plus le pouvoir est grand, plus l’obstacle est humble, moins la patience est facile à celui qui est maître de tout, de tout, sauf de la justice. « La résistance, l’obstination, attristent la plus glorieuse conquête, en sorte que pour notre profonde et cruelle peine il faut nous fatiguer à être justes. — Et pourquoi te gêner ici ? » répond Méphistophélès. Quand un souverain se plaint de la fatigue qu’il ressent à être juste, il n’y a guère d’espoir qu’il le soit longtemps. Et bientôt, sur un ordre arraché, surpris à dessein, mal interprété, l’humble cabane devient la proie des flammes. Faust, debout la nuit sur le balcon de son palais, sent la fumée de l’incendie qu’un vent léger lui apporte. « Hélas ! s’écrie-t-il effrayé de ce qu’il a