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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/413

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Au contraire, dès que Goethe prétend exposer des doctrines scientifiques et des résultats précis, quels que soient la richesse et la fécondité de son imagination, la magie des couleurs, le prestige des mots qu’il emploie, il est un admirable artiste, et cependant nous restons froids. Lisez ces petits chefs-d’œuvre d’érudition ingénieuse, les poèmes sur la Métamorphose des plantes et sur la Métamorphose des animaux. Toutes ces descriptions si détaillées nous font l’effet, dans le langage poétique qui les revêt, d’élégantes énigmes. Lisez dans Wilhelm Meister la fête des mineurs ; suivez, si vous le pouvez, les longues explications de Montan, et jugez si la métallurgie et la géologie, dans une œuvre d’art, valent un accent du cœur. — Pense-t-on que le roman des Affinités électives aurait perdu quelque chose à être moins fidèlement calqué sur une leçon de chimie ? Enfin je renvoie mes lecteurs à cette nuit classique de Walpürgis, je les engage à écouter le long dialogue entre Anaxagore et Thales, le débat entre les théories plutonienne et neptunienne, ou bien encore à s’intéresser, s’ils le peuvent, à l’allégorie que joue Séismos, ce personnage dont la destinée poétique est de représenter tout un savant système sur le soulèvement des montagnes. — Ils ne pourront relire le second Faust sans faire de notables restrictions à la théorie esthétique de M. de Humboldt.

Après cela, devons-nous regretter que Goethe n’ait pas écrit ce poème de la Nature dont il avait conçu le plan dès 1798, et qui fut l’idée fixe de sa vie, son rêve irréalisé ? Un poème sur la nature est-il possible à notre époque ? — A la fin du siècle dernier, plusieurs poètes français l’avaient tenté. Il y eut alors, sous l’influence de la philosophie régnante, comme une floraison de poèmes de natura rerum. Lebrun, Fontanes, André Chénier, eurent chacun à son tour l’ambition de doter leur siècle d’un poème philosophique où ils devaient raconter l’origine des choses, exposer l’ensemble et les principes des êtres, dévoiler les mystères de la naissance de l’homme et des sociétés, montrer le développement des sciences, des arts et des civilisations à travers la barbarie des origines et les ténèbres de longs siècles accumulés sur le berceau de la race humaine. Il nous est resté de cette éclosion poétique des fragmens de Lebrun et de Fontanes, surtout quelques belles et vives esquisses de l’Hermès d’André Chénier, quelques vers admirables qui s’étaient produits tout seuls dans la première émotion du sujet, qui s’étaient comme chantés d’avance dans sa pensée ; mais André Chénier était plus au courant de la philosophie générale de son époque que des progrès de la science positive. Ce qui survit de son Hermès n’est que réminiscences harmonieuses des poètes anciens ; c’est toujours le laborieux commencement de la vie dans le monde et de l’homme dans ses forêts natales ; c’est l’origine des