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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/391

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Ici l’on sent le travail du poète assouplissant à des formes systématiques l’idée souvent rebelle ; l’inspiration est courte, intermittente, saccadée ; l’œuvre est composée successivement, par fragmens, à d’assez longs intervalles. Elle est fille de la volonté, qui a connu l’effort et qui ne parvient jamais à en effacer la trace, plutôt que de la nature, à qui rien ne coûte et qui produit d’elle-même les œuvres les plus accomplies avec une facilité vraiment divine, avec la joie qui en est le signe.

Goethe sentait cela douloureusement lui-même, et rien n’est plus touchant que l’aveu qu’il en faisait dans ses entretiens intimes. Comme on causait un jour de Napoléon et de son étoile, restée fidèle à ses jeunes années, pâlissante et obscurcie à mesure que la jeunesse s’éloignait : « Que voulez-vous ? répliqua Goethe. Je n’ai pas non plus fait deux fois mes chansons d’amour et mon Werther. Cette illumination divine, source des œuvres extraordinaires, est toujours liée au temps de la jeunesse et de la fécondité. » Génie et fécondité sont deux choses très voisines, ajoutait-il. Le génie est précisément là où est cette puissance durable de création. Il mériterait donc à ce titre d’être éternellement jeune ; aussi le voit-on s’affranchir, dans une certaine mesure, de la condition humaine. Les autres hommes ne sont jeunes qu’une fois : pour le génie, tout est différent ; non-seulement, en se mêlant intimement au corps qu’il anime, il fortifie et ennoblit son organisme, mais il cherche à faire valoir ses droits d’essence supérieure ; fragment de l’éternité, il communique quelque chose de sa nature au corps lui-même, qu’il relève de ses défaillances. Il semble en effet qu’il y ait chez les hommes supérieurs des périodes de rajeunissement momentané, ce que Goethe appelle la seconde puberté du génie. — Malgré tout, s’écriait non sans tristesse le vieux poète, la jeunesse est la jeunesse, et, quelque puissante que se montre la force supérieure du génie, elle ne maîtrise pas entièrement le corps : il est bien différent de sentir en lui un allié ou un adversaire.

Un autre signe trahit l’âge du poète. Dans cette seconde partie du poème, la passion est complètement absente, l’idée y règne seule, despotiquement, sous deux formes : l’érudition et l’intention philosophique. Toute la science ramassée pendant une longue vie que l’étude a remplie s’y déploie en liberté. « J’ai conçu ce poème il y a bien longtemps, disait Goethe en 1829, depuis cinquante ans je le médite, et les matériaux se sont tellement entassés, que maintenant l’opération difficile est de choisir et de rejeter… Un nombre infini de figures mythologiques se pressent pour y entrer, mais je prends garde à moi et je n’accepte que celles qui présentent aux yeux les images que je cherche. » Le lecteur jugera sans doute que le choix du poète n’a pas été assez sévère.