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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/347

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courage de ces hommes n’a d’égal au monde que leur persévérance. Je demandais à l’un d’eux s’il ne craignait pas de s’embarrasser dans les tas de câbles au fond de ces noirs labyrinthes ; il me répondit : « Quand on craint, on ne se fait point plongeur. » Il s’en trouve dans le nombre qui possèdent une sorte de seconde vue pour aller droit au trésor caché : on appelle cela « avoir du flair au bout des mains. » Tous ne sont pas également heureux, mais tous disputent bravement aux flots ces richesses sur lesquelles plane l’image hideuse de la mort.

Des différens travailleurs qui sont en commerce avec la mer, le plongeur est peut-être celui qui assiste aux scènes les plus mélancoliques. Un diver qui avait exploré en 1865 les débris d’un vaisseau naufragé près des côtes de l’Ecosse, le Dalhousie, racontait un sombre épisode de l’histoire de l’abîme. Chaque fois qu’il descendait dans la grande cabine, il trouvait une mère à genoux dans l’attitude de la prière et serrant ses deux enfans entre ses bras, tandis que d’autres cadavres étaient restés accrochés avec les ongles aux poutres du plafond. Ces tristes spectacles ne sont pas rares dans la vie du plongeur. Un autre de ces ouvriers sous-marins qui avait été occupé à fouiller un navire échoué sur les côtes de l’Irlande disait à M. Siebe qu’il entrait souvent dans une cabine et s’arrêtait à regarder dans une des cases, berths, une jeune femme aux longs cheveux dénoués que le mouvement de l’eau faisait flotter comme des algues. « Je me serais bien gardé, ajoutait-il, de la troubler dans son sommeil ni de la déranger de sa couche ; où aurait-elle pu trouver une plus paisible tombe [1] ? »

Les sommes d’argent retirées à plusieurs reprises du fond de la mer s’élèvent en Angleterre à un chiffre énorme. Lorsque lord Elgin se rendait aux Indes, le bateau à vapeur Colombia fit naufrage vers 1850 contre la pointe de Galles. On envoya sur les lieux des plongeurs anglais qui, à l’aide de l’appareil de M. Siebe, recouvrèrent non-seulement l’argent, mais encore les papiers et les dépêches de sa seigneurie. Un autre steamer, construit pour braver le blocus américain et fourni d’un mécanisme très-coûteux, avait sombré au printemps de 1865, près de l’île Lundy. Un ingénieur, M. Mc Duff, de Portsmouth, descendit revêtu du scaphandre au fond de l’océan,

  1. On me parlait aussi dernièrement d’un jeune militaire dont la fiancée avait péri dans un naufrage en revenant d’Australie. Ayant entendu dire que des plongeurs occupés à rechercher les restes du navire y avaient trouvé une jeune personne morte, il se familiarisa lui-même avec leurs pratiques et descendit au fond de la mer. Là, dans une cabine, il découvrit en effet une jeune morte embaumée par l’eau de mer qui laissait pendre de sa case une main à laquelle brillait l’anneau de fiancée. C’était bien elle, et il eut du moins la consolation de la revoir une dernière fois.