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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/293

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pas de la noblesse, ruinée dans sa fortune matérielle et même dans son influence ; ce n’est pas non plus de la bureaucratie, pour le moment à demi ébranlée et en voie de renouvellement ; c’est encore moins de la masse trop récemment jetée dans la vie publique pour avoir un rôle distinct. L’initiative vient de cette opinion prétendue nationale, qui recrute des adhérens un peu partout, et qui tend à transformer l’autocratie elle-même en la pénétrant de son souffle, en lui imposant ses vues, ses passions, ses hommes. On pourrait dire aujourd’hui que l’autocratie en vient graduellement à exister moins par elle-même que comme la raison sociale de tous ces instincts qui se cachent sous le nom du parti ultra-russe, qui aspirent à se fixer dans une politique. Et qu’on remarque bien le progrès de cette évolution. Autrefois, sous Nicolas, on ne parlait guère que de la force et du million de baïonnettes dont on disposait. Au commencement du règne d’Alexandre II, dans ce premier essor de bonne volonté réformatrice, on parlait de libéralisme ; les Russes qui secondaient ce travail cherchaient leurs modèles dans l’Occident, et ne craignaient pas d’avouer leur infériorité. Aujourd’hui ce n’est plus seulement la force et ce n’est pas du tout l’Occident. L’Europe est vieille et en décomposition, c’est la Russie qui est la jeunesse et l’avenir. La Russie est la puissance émancipatrice appelée à délivrer les nationalités autochthones opprimées par les Polonais et les Allemands. Hier encore un journal russse, — et notez que c’est un des plus modérés, le Goloss, — disait sans plus de façon : « La Russie a deux grandes missions en Europe ; par son esprit d’égalité universelle des citoyens devant l’état, et par son exemple de donation par l’état des terres aux travailleurs agricoles, elle est destinée à contribuer à la régénération de l’organisme social de l’Europe féodale, aristocratique et industrielle. C’est la mission humanitaire de la Russie… » Et ce jargon passe quelquefois jusque dans les actes officiels, jusque dans les allocutions des agens impériaux.

Est-ce donc que cette étrange transformation s’accomplisse sans résistance et que le parti ultra-moscovite règne sans contestation ? Bien évidemment d’autres influences s’agitent, cherchent à se faire jour, et c’est là même ce qui fait de la vie de la Russie depuis deux ans une sorte de drame à peine saisissable, quoique réel. Oui, en effet, il y a des hommes d’une certaine modération d’esprit, relativement libéraux, entrés comme tels au gouvernement il y a quelques années, et qui n’ont pas craint de temps à autre de se mettre en lutte avec leurs terribles adversaires du camp ultra-russe ; ce sont ceux qui refusaient de sanctionner de leur nom les ovations décernées à Mouraviev : M. Golovnine, M. Valouief, le prince Suvarof, les uns et les autres amis du grand-duc Constantin et