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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/283

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tout entière. Dès lors la guerre à l’insurrection répondait invinciblement à une multitude d’instincts en Russie, — au sentiment conservateur des classes supérieures et nobiliaires, qui par habitude tenaient à garder la tête du mouvement, à ne pas se laisser devancer ou dépasser dans une question de grandeur pour l’empire, de souveraineté pour le tsar, — au sentiment patriotique, facilement ému de l’apparence ou de la menace d’une intervention européenne, — au fanatisme autochthone et orthodoxe des slavophiles, ces séides passionnés d’une civilisation russe primitive, qui ne voyaient en Pologne que le latinisme occidental sous les armes. La guerre répondait enfin et surtout à ces instincts de démocratie radicale, égalitaire, à demi communiste, qui sont beaucoup plus répandus qu’on ne croit en Russie, qui ont pris un étrange développement depuis quelques années et qui sont peut-être en définitive l’élément le plus vivace, le plus fondamental de la nature moscovite, en restant d’ailleurs parfaitement compatibles avec l’autocratie. Pour les uns, c’était donc une révolte à dompter, pour les autres une immixtion étrangère à repousser, pour ceux-ci une religion, le catholicisme, à faire plier devant l’orthodoxie, pour ceux-là un ordre social à déraciner par la guerre à la propriété, à l’aristocratie terrienne. Les mobiles étaient différens, le résultat était le même, et c’est ainsi que par la solidarité d’une haine commune, par le lien d’une animosité croissante, se formait ce faisceau sur lequel reposé encore une situation qui, à l’origine, allait se résumer dans la dictature du général Michel Mouraviev à Wilna et dans les dépêches savamment altières par lesquelles le prince Gortchakof, en diplomate mondain et homme d’esprit, évinçait cavalièrement l’Europe.

Chose étrange, la veille encore il était de mode dans les cercles russes de témoigner de la sympathie pour la Pologne ; il y avait un an tout au plus que Mouraviev était tombé du ministère des domaines, qu’il occupait, conspué et délaissé par tout le monde. Le lendemain, quelques mois après, avec cette promptitude d’évolution et ce fanatisme d’unanimité dont je parlais, c’était à qui paraîtrait le plus violent. Il n’y avait plus une réunion, — fût-ce l’institution du recteur de l’université de Moscou, — où l’on ne portât des toasts à la gloire de tout ce qui combattait pour la Russie. Les démonstrations prenaient la voie du télégraphe et se multipliaient sous mille formes. Le tout-puissant pacificateur de la Lithuanie recevait une image en or de l’archange Michel avec une adresse au bas de laquelle se lisaient les plus grands noms, — même des noms de femmes, — les Bloudof, les Strogonof, les Mestcherstoï, les Karamsine, les Boutourline, les Dolgoroukof, etc. Et si dans l’entraînement universel un petit groupe plus modéré, très-peu